Alain Damasio "La liberté est une conquête"

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Star de la SF, l’auteur français publie "Les Furtifs", un roman d’anticipation où quelques révoltés échappent à des villes désormais privatisées par les grands groupes et découpées selon les privilèges de chacun. L’Echo l’a rencontré.

Le 21 juin dernier, Alain Damasio, figure majeure de la science-fiction francophone est venu présenter son dernier livre "Les Furtifs" au théâtre de Liège (en collaboration avec la librairie "Livre aux trésors"). À peine sorti, le roman fait déjà événement et son auteur entreprend un véritable "marathon médiatique" en France et dans les pays voisins. Le roman, thriller philosophique, dans lequel des parents partent à la recherche de leur fille disparue, nous plonge dans un futur proche, dans lequel les villes de France ont été privatisées par des entreprises (Paris par LVMH, Orange par Orange) qui divisent la ville en zones d’accès différenciées selon les privilèges de chacun. Une perspective angoissante et pourtant "déjà présente dans le monde culturel, mais visible aussi dans des villes comme Marseille par exemple, à une autre échelle", précise Damasio. Pourtant quelques êtres, "les furtifs" échappent à ce contrôle et cette (auto) régulation permanente. Plus que cela, "ils permettent de créer des lignes de fuites, ils sont vivants et permettent aux humains de reconnecter avec la nature", explique l’auteur. Si les thèmes sont actuels et parlent à un public de plus en plus nombreux, l’événement littéraire de cet été est aussi le fruit d’une aura de "star" qui auréole l’écrivain.

"Deleuze et Foucault m’ont permis de comprendre que le pouvoir se jouait à notre niveau aussi, de manière horizontale."
Alain Damasio
Auteur

Pourtant, rien ne le prédestinait à une telle carrière. Né dans une famille modeste et très peu littéraire, Alain Damasio s’oriente d’abord vers des études d’économie à l’ESSEC. Cette introduction à l’élite académique et financière parisienne ne lui sied pas, "je me suis retrouvé plongé dans une forme de reproduction sociale des élites, auquel moi je n’appartenais pas", raconte-t-il. En plus de ce décalage ou plutôt de ce choc entre des mondes hétérogènes, c’est le manque de problématisation qui brusque le futur écrivain: "On t’apprend dans tous les cours à maximiser le profit sans s’interroger, sans se questionner. Le fait d’être là et d’apprendre cela paraît très naturel, aucune réflexion n’est apportée". Il tente alors de militer, sans véritablement trouver chaussure à son pied dans le domaine. C’est dans un mouvement inverse, de repli sur soi, qu’il comprend que l’écriture sera sa manière de porter des messages.

Surveillance panoptique

Livre

"Les Furtifs" - Alain Damasio

 Éditions La Volte, 704p., 25 euros

Note: 5/5

 

Son premier roman, "la Zone du dehors" aborde déjà certains thèmes abordés dans "Les furtifs" à savoir la société de contrôle et à l’époque, la mutation des pouvoirs hiérarchiques en pouvoir horizontal. Des idées que Damasio découvre avec Michel Foucault et Gilles Deleuze, deux philosophes qui ne cessent de l’inspirer et de le nourrir. "Ils ont été des révélateurs. Ce sont des livres qui ouvrent des perceptions qu’on n’avait pas avant. Ils m’ont permis de comprendre des choses que je ne comprenais pas. Je sentais bien que j’étais aliéné mais je ne savais pas pourquoi, je me disais que c’était la police, l’armée, les médias, en me disant que c’était le pouvoir qui était au-dessus de nous. Et en fait le pouvoir a muté, ils m’ont permis de comprendre que le pouvoir se jouait à notre niveau aussi, de manière horizontale." De son propre aveu, ce premier roman est malgré tout un échec partiel tant il n’avait pas vu venir l’immense importance des réseaux, des nouveaux types d’information et de communication qui fait "que le contrôle a encore muté, il ne vient plus de l’extérieur, nous laissons constamment des traces et des informations, qui sont récoltées et réutilisées dans des perspectives commerciales ou sécuritaires".

La ZAD à Notre-Dame des Landes

©doc

Aujourd’hui, avec "Les Furtifs", Damasio semble vouloir rattraper ce manque pour dresser le miroir de notre présent, et rappeler l’urgence de ne pas se laisser endormir, de tisser des liens vitaux avec les autres humains mais également avec les non-humains. Et si de nombreux ouvrages théoriques ont inspiré l’auteur qui cite volontiers Nietzsche ou Spinoza, en plus de Deleuze ou Foucault, c’est aussi et peut-être surtout l’expérience de certaines pratiques politiques qui ont nourri cet ouvrage. L’auteur qui considère que nous vivons à une ère où "la liberté est une conquête" et la politique "un combat qui doit être quotidien", a été très inspiré par ses expériences dans les hauts lieux du militantisme français comme la ZAD de Notre-Dame des Landes. Une expérience dont il parle avec une admiration visible, impressionné par l’alternative que cela représente, impressionné aussi par la vivacité qui s’en dégage. Il regrette bien sûr l’intervention de l’État, venu "détruire des travaux incroyables, comme des maisons construites à la main, en un coup de bulldozer. La machine prend la maison, la soulève et la laisse s’écraser par terre. Et c’est fini", raconte-t-il. Témoin de ce type d’intervention, il n’en est pas moins sceptique ou découragé. Au contraire, il voit dans ce type d’alternative politique et existentielle "une vivacité extraordinaire, qui ne peut pas être contestée. On peut ne pas être d’accord avec leurs idées (et il y en a énormément de différentes et de conflictuelles) mais la vie intellectuelle et physique qui se dégage de ce type de lieu est incontestable". C’est d’ailleurs une des expériences qui l’a le plus nourri durant la longue écriture des "Furtifs".

Vitalité rime avec liberté

Si le roman est une dystopie, il est néanmoins teinté d’une véritable touche positive émanant justement des furtifs qui échappent au péril de leur vie à la société du tout-contrôle. Cette vitalité nécessaire et urgente que Damasio a notamment pu observer chez les zadistes, il tente de la retranscrire dans ses écrits. Avec cette auteur il faut prendre très au sérieux l’idée de retranscription. En effet, si la démarche de son écriture se déroule autour de trois termes, "l’affect", "le percept" et "le concept" (une triade empruntée à Deleuze), c’est formellement que Damasio tente de les articuler.

Si le fond est politique et vivant, la forme doit l’accompagner, "les deux s’entremêlent". L’auteur précise: "Je pars d’un cœur concept (ici la furtivité), mais le côté politique du livre provient du mode d’attention que tu peux véhiculer". Cette transmission affective et sensorielle passez chez Damasio par le refus de l’objet-livre classique. Tout est étudié, de la typographie et la mise en page à la sonorité. Pour les premiers aspects, Damasio travaille avec une typographe. Ensemble, ils cherchent des symboles caractérisant les personnages mais aussi des lettres absentes de notre alphabet. Pour ce qui est de la sonorité, Damasio peut vous parler pendant une dizaine de minutes de la différence entre les sons "on" et "i". L’ouverture de la bouche, la déformation de l’air, l’aspect émotionnel du phonème, rien n’est laissé au hasard.

Chaque personnage est coloré d’une texture phonétique qui lui correspond. Une manière formelle pour Damasio d’en appeler à ce qui paraît le plus important pour lui: que nos vies ne perdent pas en intensité, que les technologies sociales et politiques ne dévitalisent pas entièrement nos relations avec le vivant.

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