"Albert Frère était l'homme de ses affaires, c'est dommage" (Etienne Davignon)

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À 86 ans, le diplomate, homme d’entreprises et homme d’Etat sort un livre sur sa vie basé sur des interviews avec l’ancien journaliste Maroun Labaki.

"À 86 ans, j’ai eu 3 vies, mais je n’ai écrit qu’un seul livre", a prévenu Etienne Davignon lors de la conférence de presse de présentation de son opus publié chez Racine. "Mais attention, c’est le livre de ma vie professionnelle." Pas d’anecdotes privées donc, ni même une quelconque allusion à la "femme de sa vie", la députée DéFI Antoinette Spaak, pourtant présente dans le public. Nul besoin.

J’évoque quelques anecdotes sur certains événements, mais je n’essaie pas d’être exhaustif.
Etienne Davignon

Un rapide coup d’œil à ce même public nous indique combien cette autre vie, professionnelle, fut particulièrement riche: étaient présents à la conférence Pascal Lamy, ancien directeur de l’Organisation mondiale du commerce, le vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans, l’ancien patron d’Electrabel Jean-Pierre Hansen, l’ancien administrateur délégué de Tractebel Philippe Bodson, et d’autres hommes politiques comme Hervé Hasquin, Philippe Busquin, Melchior Wathelet. Entre autres.

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Du beau monde pour célébrer une vie qui, de l’indépendance dramatique du Congo au démantèlement de la Générale et de la Sabena, en passant par la crise pétrolière et la crise sidérurgique, fait que la destinée de Davignon suit comme son ombre celle de la Belgique dans son ensemble. D’où notre surprise devant la brièveté de l’ouvrage (235 pages, écrit en grand). "On s’est dit qu’un bouquin de cette taille ne pouvait pas être trop ennuyeux, nous répond malicieusement le grand commis d’Etat dans une interview en aparté. Il fallait trouver l’équilibre entre des souvenirs explicables, mais qui n’essaient pas d’être complets sur les sujets traités. Au contraire, j’évoque quelques anecdotes sur certains événements, mais je n’essaie pas d’être exhaustif."

"Stevie" Davignon

La première vie d’Etienne "Stevie" Davignon démarre à l’indépendance du Congo, traumatique, mais aussi néfaste pour la réputation de la Belgique. L’homme est aux Affaires étrangères depuis un an. Il n’a que 28 ans. Mais c’est lui qui seconde son ministre et mentor Paul-Henri Spaak dans la tempête. "En juillet 1960, l’ensemble du Conseil de sécurité a condamné la Belgique à l’unanimité: les Américains, les Français, les Anglais, etc, nous raconte-t-il. La fréquentabilité de la Belgique passait par les Américains. On a eu 8 jours à Washington pour les convaincre."

Même diplomatie dans la crise pétrolière. Les pays occidentaux doivent faire front face aux pays exportateurs (Opep). "On avait des armes: les producteurs devaient avoir quelqu’un pour acheter leur pétrole. Et si l’acheteur devient collectif, on ne peut pas dire qu’on s’en fiche, continue Davignon. Et c’est là que la Belgique a joué sa carte: il était impensable que ce soit l’un des acteurs principaux qui ait la direction des opérations." L’Agence internationale de l’énergie est née, avec Davignon à sa présidence. Ainsi démarrait sa deuxième vie.

Quelques plâtres à essuyer

Avec des plâtres d'abord qu'il a fallu essuyer. Ceux de la sidérurgie européenne, moribonde. C’est là qu’apparaît un personnage important, Albert Frère, qui parvient à tirer ses marrons du feu. De manière trop opportuniste, Monsieur Davignon? "Frère était l’homme de ses affaires. On peut dire que c’est dommage. Comme vous le voyez, je ne suis pas admiratif. Mais je ne veux pas lui reprocher de défendre ses propres intérêts."

Frère était l’homme de ses affaires. On peut dire que c’est dommage. Comme vous le voyez, je ne suis pas admiratif. Mais je ne veux pas lui reprocher de défendre ses propres intérêts.
Etienne Davignon


D’autres plâtres étaient plus frais, comme ceux de la Communauté économique européenne. On le sait peu (et on le lit dans le livre): certains Belges n’étaient pas très favorables à l’ouverture des frontières. Dont l’un des plus importants d’entre eux, Léon Bekaert, président de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). "Il avait peur, nous dit Davignon. Bekaert et les syndicats estimaient que la Belgique, dans l’état dans laquelle elle se trouvait, ne pouvait pas résister à l’ouverture de ces frontières."

L'épisode Brussels Airlines

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La Générale n’a pas tenu le choc ni la Sabena, troisième clap dans le film de Davignon. Mais comment passe-t-on de commissaire à administrateur de sociétés en crise? "On apprend sur le terrain, grâce aux collaborateurs qu’on choisit." L’aventure est loin d’être un long fleuve tranquille.

Pour preuve, le psychodrame chez Brussels Airlines passé entièrement dans le giron de la Lufthansa. La compagnie belge, surendettée et liée à un contrat avec sa maison mère, n’avait d’autres recours. L’Etat aurait-il pu intervenir? "Certains organismes de l’Etat auraient pu prêter cet argent, ils avaient la faculté de le faire. Est-ce que les choses auraient été différentes? Je suis incapable de le dire."

Certains organismes de l’Etat auraient pu prêter cet argent à Brussels Airlines, ils avaient la faculté de le faire.
Etienne Davignon


La suite de l’histoire dans un nouveau livre? "Mon prochain sera sur la cuisine! (rires)".

→ Retrouvez l'interview d'Etienne Davignon ce samedi dans votre journal et sur lecho.be

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