Aleksandra Lun, autrice: "Les histoires existent avant la langue, elles ne leur appartiennent pas"

Aleksandra Lun et son chien Kafka, à Bruxelles. ©saskia vanderstichele

Née en 1979, en Pologne, partie vivre en Espagne à 19 ans et à Bruxelles depuis 10 ans, Aleksandra Lun est bien à l’image de Passa Porta, le festival des littératures plurielles.

Auteure de «Les Palimpsestes», une farce brillante et hilarante sur la schizophrénie des écrivains de langue étrangère, Aleksandra Lun, en pratique sept, écrit en espagnol, et traduit toutes les autres vers sa langue d’origine, le polonais. Elle est l’une des invitées emblématiques du festival Passa Porta, qui se tiendra en ligne du 21 au 28 mars. (Liens et dates au bas de l'article)

Sous votre humour, se cache une vérité. Laquelle? Que le multilinguisme, c'est la liberté, la manière d'échapper à tout formatage culturel ou idéologique pour vivre selon un mode encyclopédique?

Je suis partie de Pologne quand j'avais 19 ans, trop jeune pour me dire ces choses-là, c'était juste pour des vacances en Catalogne, j'y suis restée douze ans, avant d'arriver en Belgique. Vous imaginez, passer de l'Europe de l'Est grise à la Costa Brava! Mais, oui, l'espagnol est la langue qui m'a libérée du poids d'une Pologne totalitaire; bien sûr après 89, les magasins s'ouvraient, on trouvait des denrées exotiques, mais la mentalité était toujours-là. Les expériences formatrices de la vie adulte, c'est en espagnol que je les aies vécues, avec joie. Et pourtant cette langue, libératrice pour moi, est aussi celle qui a opprimé d'autres peuples, en Amérique latine. Cela dit bien que la langue est toujours innocente, mais peut-être pas ce qu'on en fait.

"Les Palimpsestes" est écrit en espagnol (Pologne) est-il précisé sur la couverture. Un écrivain polonais est interné dans un asile psychiatrique à Liège avec d'autres traîtres à leurs origines: Cioran, Ionesco, Beckett qui écrivent en français, et Nabokov, Conrad, auteurs en langue anglaise. Le vôtre a été chassé d'Antarctique par les natifs qui lui reprochent de s'emparer de leur langue. Cette question de légitimité, vous l'avez connue?

Oui, pendant très longtemps, ce roman a d'ailleurs commencé comme une recherche personnelle; les femmes ont souvent besoin qu'on leur accorde la permission... Je voulais écrire en espagnol mais en avais-je le droit? Qu'allait-on me dire en Pologne? Et en Espagne? On évoque toujours le multilinguisme comme une grande ouverture. On vit dans une langue, on a des émotions, et cela dépasse largement le fait de simplement la pratiquer, et quand cette langue s'échappe, commence à disparaître, c'est une partie de soi qui disparaît. Ici, je dois lutter pour la conserver. Je me sens comme assise sur un iceberg qui est en train de fondre, et c'est très douloureux.

Vous avez grandi en Pologne mais c'est en Catalogne que vous avez pu vous inventer, devenir votre propre sujet? "Dans chaque langue, nous sommes une personne différente", écrivez-vous.

Oui, c'est cela. Et cela questionne ce droit qu'on dénie aux migrants, en nous renvoyant sans cesse à l'origine. Je trouve cela très violent, vous vivez dans un pays depuis trente ans mais on vous demande encore et toujours d'où vous venez. Doit-on rester toute la vie avec une patrie d'origine? Ce que je veux dire, c'est qu'il y a un raisonnement xénophobe, on refuse aux migrants l'aspect le plus important de l'être humain qui est la capacité de changement. Cette question d'interdiction de changement est inconfortable mais cela fait écrire.

Aleksandra Lun et son chien Kafka, à Bruxelles. ©saskia vanderstichele

Dans votre intervention à Passa Porta, vous abordez cette question avec mélancolie. "La langue maternelle nous accompagne comme notre ombre, les langues étrangères nous observent de loin", dites-vous.

L'autre langue devient notre alter ego qui nous accompagne toute notre vie, à contrario, je pense qu'on peut faire de la langue maternelle une prison. On trouve les mêmes tabous en ce domaine que lorsqu'on compare la mère biologique et la mère adoptive, en prétendant que la mère naturelle sera toujours plus aimante que la mère de substitution. C'est oublier qu'il y a des mères biologiques vraiment horribles! Il y a cette forme d'obligation supposée pour les multilingues à devoir revenir, dans la sphère privée, à la langue native, pour rêver, prier, si on prie. Cela m'a toujours surpris. Je rêve dans toutes les langues.

"Doit-on rester toute la vie avec une patrie d'origine? Ce que je veux dire, c'est qu'il y a un raisonnement xénophobe, on refuse aux migrants l'aspect le plus important de l'être humain qui est la capacité de changement."
Aleksandra Lun
Romancière et traductrice

"Et qu'allez-vous faire de nous, les immigrants littéraires? Nous expulser de votre pays d'écrivains natifs?", dit le Nabokov de votre roman, qui ajoute: "Passer d'une langue à l'autre, c'est comme faire un lent voyage nocturne d'un village à un autre à la lueur d'une unique chandelle."

Mais oui, regardez Wikipédia, les artistes sont identifiés à leur pays, comme si leur idiome était un passeport et que tout s'expliquait à partir de la nationalité. On m'a contacté après le Prix Nobel de la Polonaise Olga Tokarczuk pour chercher des explications à son œuvre, mais il ne s'agissait pas d'une littérature nationale mais universelle. Pour moi les histoires existent avant la langue, elles ne leur appartiennent pas. Cette division identitaire des écrivains est une démarche commerciale, utile en termes de logistique mais n'a aucune importance.

Ce qui me fascine est que notre alphabet contemporain, à tous, provient d'une même source, les hiéroglyphes. Je ne veux pas dire que la tradition n'existe pas, et je m'inscris un peu dans la lignée d'un patrimoine littéraire polonais, mon espagnol «boit» quelques aspects poétiques et grotesques sans doute de Witkiewicz, Mrozek ou Gombrowicz. Mais la proximité d'expérience est une chose, compartimenter toute la littérature universelle, en est une autre.

Cela vous désole que des pans entiers de cette littérature mondiale nous soient inconnus.

Vous ne trouvez pas que nous sommes envahi par les écrivains anglo-saxons alors  que nous pour arriver chez eux... Et ils nous parviennent auréolés d'articles du «New York Times» ou de «The Guardian», mais pour eux c'est la presse locale! C'est comme si moi j'avais une critique dans L'Echo! Ce rapport de force entre culture du centre et culture périphérique me dérange beaucoup. Finalement, les mécanismes de pouvoir de la domination masculine, totalitaire ou même culturelle en reviennent toujours aux mêmes procédés, et on l'accepte. Je songe à tous ces écrivains qu'on ne voit pas, à l'écrivain Polonais Jerzy Pilch (1952-2020), par exemple que j'adore, et qui est peu traduit. S'il était Français ou Américain ce serait un grand nom, on reconnaîtrait son originalité.

"Ce rapport de force entre culture du centre et culture périphérique me dérange beaucoup. Finalement, les mécanismes de pouvoir de la domination masculine, totalitaire ou même culturelle en reviennent toujours aux mêmes procédés, et on l'accepte."
Aleksandra Lun
Romancière et traductrice

Pour être regardé, un écrivain d'une langue périphérique doit ressembler à quelqu'un auquel on peut l'identifier. «C'est Woody Allen avec une jupe», dira-t-on pour un femme, ou un mélange de Don De Lillo et de je-ne-sais-qui. Et si un auteur américain ou anglais est original, tout le monde le copie, il crée un mouvement. Jerzy Pilch a écrit des livres magnifiques, certains imparfaits certes, mais géniaux, et seuls les auteurs des cultures dominantes voient leurs livres imparfaits traduits.

Laissons les médailles pour les Jeux Olympiques, ce mythe de la perfection déshumanise l'art, comme si, après un prix littéraire, un écrivain allait devenir meilleur, puis encore toujours meilleur, au terme d'un parcours exemplaire. C'est très marxiste cela, le progrès, non? Et partout cette dictature de la perfection, du corps, à la maison, alors qu'on se reconnaît tellement plus dans la vie des écrivains qui doutent.

Roman

«Les Palimpsestes»
Aleksandra Lun

Traduit de l'espagnol par Lori Saint-Martin
Éditions du Sous-Sol, 124p., 14 euros

Note de L'Echo: 5/5

Festival Passa Porta (du 21 au 28 mars):
>Le mardi 23, à 12h30, Aleksandra Lun livrera (en anglais) un texte inédit, «Antimatière», et exposera les défis du multilinguisme pour un auteur.

>Le samedi 27, à 18h30, elle parlera de la langue maternelle et des autres langues.

En quarantaine avec Pluim #18: Aleksandra Lun

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