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interview

Aline Zeler, au nom des femmes et du football

Aline Zeler, nouvelle entraîneure des Zébrettes du Sporting de Charleroi.

À 37 ans et un record de 111 sélections en équipe nationale, la nouvelle coach de l'élite féminine du Sporting de Charleroi a fait du football sa mission de vie. Avec l'objectif, nuancé et assumé, de "faire respecter la place des femmes dans tous les domaines".

Durant les minutes qui précèdent notre entretien avec Aline Zeler à deux pas du stade du Pays de Charleroi (le célèbre Mambourg), l'ancienne capitaine des Red Flames et Mehdi Bayat, le patron des lieux, officialisent un dernier transfert pour la prochaine saison de la Super League, le championnat national féminin de football.

La Zébrette du jour est gardienne de but et s'appelle Joséphine Delvaux, vingt ans et à peine autant d'années d'expérience sur les terrains. Étudiante en droit, elle s'apprête à faire trois aller-retours par semaine entre son domicile de Ciney et le stade de Marcinelle où se dérouleront les entraînements et la plupart des rencontres à domicile. Plus de mille bornes tous les mois pendant toute une saison... Inutile de calculer, l'amour du foot en "vaut bien la peine". Et puis "c'est quand même une demi-heure de route en moins que lorsque je jouais à Genk".

Après trois ans à défendre les cages d'un club qui a ouvert sa section féminine il y a déjà cinquante ans, pourquoi rejoindre une cellule qui n'en est qu'à sa deuxième année d'existence? "La structure du Sporting, l'ambiance, l'envie qu'ils ont de faire évoluer le football féminin." Le "projet de Mehdi", c'est aussi ce qui a convaincu Aline Zeler de rejoindre le staff du Sporting de Charleroi dans son ambition de dynamiser le développement d'un sport qui anime des générations de femmes depuis plus d'un siècle en Belgique. 

Aline Zeler incarne les paradoxes du football belge dans sa dimension féminine: entre immense fierté des uns et ignorance totale des autres.

Parcours singulier

Joueuse la plus capée de l'histoire avec un record de 111 sélections en équipe nationale (partagé depuis le mois dernier avec son ancienne coéquipière Janice Cayman), Aline Zeler incarne les paradoxes du football belge dans sa dimension féminine: entre immense fierté des uns et ignorance totale des autres. Les seconds étant, semble-t-il, majoritaires par rapport aux premiers.

Son parcours est aussi singulier que peut l'être une expérience de vie à échelle individuelle, mais il témoigne de réalités communes qui jalonnent la grande histoire du football - si tant est qu'il en existe une, puisque les historiens qui se sont penchés sur la question ont longtemps fait fi du rôle des femmes dans le développement du football, et plus généralement du sport. Ainsi, les obstacles rencontrés par Aline et toutes celles qui l'ont précédée sont surtout liés à des stéréotypes sociaux et sexuels construits de toutes pièces à travers les âges, les cultures, les édifices institutionnels.

"Au fil de ma carrière, ce qui m'a motivée, c'est de faire respecter la place des femmes dans tous les domaines. C'est pour ça que j'ai endossé le rôle d'ambassadrice." Féministe, Aline Zeler? Le terme, galvaudé à outrance, ressemble parfois à un produit de consommation, un fourre-tout complexe de frustrations en tous genres qui, même légitimes, servent les idéologies les plus extrêmes. Personne ne sait ce qu'il signifie vraiment, mais tout le monde en donne sa propre définition.

"Je crois quand même que tu es un peu féministe à partir du moment où tu veux replacer la femme dans la société."

"Ce qui est sûr, c'est qu'une femme doit prouver deux fois plus qu'un homme. Je ne dirais pas que je suis féministe dans le sens où je pense qu'on a besoin des hommes et des femmes qui travaillent ensemble. C'est ça qui fait la richesse d'un groupe. Mais je crois quand même que tu es un peu féministe à partir du moment où tu veux replacer la femme dans la société. Il y a des règles qui existent depuis des siècles, personne ne veut mettre son nez dedans parce que ce sont des dossiers sensibles, politiques. Mais plus on est solidaires, plus on est forts et on parvient à faire passer les messages et changer les mentalités."

Ladies and gentleman, place au récit de l'un des personnages les plus emblématiques de notre football. 

Rencontre avec le ballon

Nous sommes au début des années quatre-vingt, quelque part au fin fond des Ardennes, dans la province luxembourgeoise. Le village de Bercheux compte une poignée d'âmes et un club de foot, l'ancrage catholique y est profond, les habitants portent en eux des siècles d'histoires "d'hommes et de femmes libres", résistants aux assauts du temps, des conquêtes et des virus. Aline et sa petite sœur grandissent dans la ferme familiale, au milieu des champs.

Ceux du monde de la terre savent mieux que quiconque à quel point les journées peuvent être rudes: le travail y est infini et on ne capitule que par épuisement. L'éducation est faite de parents entièrement dévoués à leur tâche, mais aussi de communication difficile où l'on se parle à travers les actes, transmettant le genre de valeurs qui forgent très tôt les adultes en devenir. Du haut de ses six ans, "Liline" est alors sur le point de faire la rencontre qui va changer sa vie en destin. 

"Jusqu'à mes 14 ans, je ne savais même pas que nous avions une équipe féminine au niveau national."

À la même époque, mais à des années-lumière des réalités de la famille Zeler, le monde du football amorce, lui aussi, sa transformation. Après plus de cinquante ans d'exclusion et de stigmatisation dont les conséquences se révèleront particulièrement désastreuses jusqu'à aujourd'hui, la toute-puissante Fifa comprend le potentiel commercial que représente le football pratiqué - sans relâche - par les femmes. L'heure est donc à la prise de contrôle; le processus de légitimation, plus lent, sera finalement concrétisé près de deux décennies plus tard.

En 1991, la première Coupe du monde est organisée en Chine, berceau d'un jeu de balle acquis aux mœurs féminines depuis au moins trois mille ans et célébré en grandes pompes par les plus grandes dynasties impériales. Plus qu'un symbole, "le football retourne à ses origines", comme le dira par la suite un certain Joseph "Sepp" Blatter. Côté belge, l'équipe des Diablesses (rebaptisée Red Flames en 2013) débute sa longue traversée du désert et n'inspire pas grand monde, pas même Aline: "Jusqu'à mes 14 ans, je ne savais même pas que nous avions une équipe féminine au niveau national."

L'école des garçons et du respect

À défaut de modèles féminins, et en l'absence d'un frère qui joue les mentors et duquel on s'émancipe ensuite - comme souvent dans les histoires de filles et de ballon - Aline fait la connaissance du football en observant les garçons du village. Sur les terrains de Bercheux, rares sont ceux qui s'imaginent une fille aimer le foot. Pour la petite Liline, le coup de foudre est immédiat. Le ballon devient source d'épanouissement, une école de la vie, son moyen d'expression le plus évident. "J'ai tout appris en jouant au foot avec les copains. Je voyais comment ils interagissaient entre eux et je finissais par fonctionner comme eux, ça m'a beaucoup aidé dans ma carrière, dans le jeu physique, les duels. Le fait d'avoir joué sur la terre, sur des champs de patates, tu apprends énormément en technique. Rien à voir avec les terrains synthétiques d'aujourd'hui."

"J'ai tout appris en jouant au foot avec les copains. Je voyais comment ils interagissaient entre eux, ça m'a beaucoup aidé dans ma carrière, dans le jeu physique, les duels."

Cette reconnaissance, les copains le lui rendent bien, si l'on en croit les myriades de marques de respect qu'ils lui ont témoigné au fil de leur évolution, ensemble, en division provinciale. Rien pour filles à l'époque, il n'y a qu'un seul vestiaire. Alors Aline, on la laisse se changer en premier, on la protège, naturellement, et on lui laisse tout le temps qu'elle veut pour prendre sa douche après les matchs et les entraînements. Arrive l'adolescence, les règles changent: une semaine, c'est elle qui s'y colle, la semaine d'après ce sont d'abord les potes. Après l'école, chez les voisins, durant la récréation ou sur la pelouse de la ferme, le ballon est le centre du monde.

En plus d'un caractère bien trempé, sa morphologie et la force de son gabarit lui ont aussi beaucoup servi à développer son jeu au contact des garçons. "Certaines filles ont une morphologie qui leur permet moins de s'imposer, dans les duels notamment. Après, c'est important de faire passer le message que tous les garçons ne sont pas capables de toucher un ballon non plus!" Les années bonheur avec les copains du foot vont durer dix ans. À 16 ans, Aline est dans l'obligation légale de s'inscrire dans une équipe féminine. Contrainte, une page se tourne, sans savoir que les vingt prochaines années marqueront l'histoire du football en Belgique.

"Tu t'entraînes de 19 à 21h, puis tu rentres il est 23h; tu te lèves à 6h le lendemain pour aller au boulot et c'est comme ça pendant quinze ans."

À ce moment-là, rejoindre une phalange exclusivement féminine n'emballe pas du tout Aline Zeler. La peur du niveau de jeu, les déplacements en club, bref, l'inconnu. L'épopée l'amènera pourtant aux quatre coins du pays. Le tournant du 21e siècle est celui du Standard, d'Anderlecht, de Saint-Trond et de Genk qui la rendront parfaitement bilingue. C'est aussi la qualification historique des Flames à l'Euro en 2016, une première aventure à l'étranger au PSV d'Eindhoven, et une myriade de titres et de trophées décrochés en trente ans de carrière.

Le rythme de vie est lourd et exigeant, le football féminin ne permet pas de payer les factures, même quand on décroche la Coupe de Belgique ou qu'on s'installe dans la cour des grands, faisant rayonner les couleurs du drapeau à l'étranger. Travailler pour vivre et progresser dans sa passion est donc indispensable, l'hygiène de vie primordiale: "Je me suis toujours entraînée pour être au top niveau. Donc ça demande une discipline, une organisation à temps plein. Tu t'entraînes de 19 à 21h, puis tu rentres il est 23h; tu te lèves à 6h le lendemain pour aller au boulot et c'est comme ça pendant quinze ans. Certaines années, tu roules 80.000 km rien que pour le foot."

Du cash avec Coucke

À côté de l'ambition, les mots sont directs, sans ambages. Aline, c'est aussi un franc-parler qui peut déstabiliser, voire carrément déplaire. Au Standard, où elle passera à deux reprises et ramènera un titre avec son équipe après vingt ans de disette, elle s'insurge du manque de reconnaissance générale du football des femmes. En 2017, au Sporting d'Anderlecht, lorsqu'un homme d'affaires de renommée internationale débarque avec ses millions d'investissement et tente de sacrifier une équipe féminine pour sauver les caisses du club en faillite, le sang d'Aline "ne fait qu'un tour". Marc Coucke en prend cash pour son grade et "toute sa méconnaissance du football féminin". "Il ne savait pas qui on était. Je lui ai dit de revoir son budget au lieu de fermer les robinets, et que je ne comprenais pas pourquoi il voulait supprimer une équipe qui tournait bien, qu'il était en Région bruxelloise et qu'Anderlecht devait au contraire multiplier les équipes féminines et pas en supprimer!"

Le divorce avec les Mauves est acté, plus question pour Aline de rester, mais elle aura au moins permis à la division féminine de revenir en tête du classement national. Même chose ensuite à Genk face à l'entraîneur des Ladies, Guido Brepoels: "Il vient du foot masculin, nous on est là depuis quatre ans, je suis la meilleure buteuse du championnat et le gars ne nous connaît même pas. Mais quand tu connais pas, tu fais au moins des recherches, t'entraînes pas un groupe de femmes comme tu entraînes un groupe d'hommes! Elles sont toutes à l'université, ce ne sont pas des contrats pros. La pédagogie est très importante."

"J'avais des amies, leur compagne venait après le match et le club leur disait de ne pas s'embrasser, c'était 'pas bon pour l'image'."

Cette pédagogie, acquise aussi à travers son métier d'enseignante en éducation physique, Aline la met au service de ses différentes missions. Celle de la lutte pour la légitimité du football féminin, d'abord, qui souffre toujours de nombreux fantasmes et clichés. Avec en tête de liste, la sexualité des filles. Si Aline n'a jamais caché son homosexualité, elle n'en a pas fait non plus des extravagances. "L'homosexualité est une variante normale de l'orientation sexuelle, mais dans le milieu du foot, c'était encore tabou avant 2010, la Fédération ne voulait pas qu'on en parle. J'avais des amies, leur compagne venait après le match et le club leur disait de ne pas s'embrasser, c'était 'pas bon pour l'image'. Au niveau personnel, je n'ai pas le souvenir de difficultés particulières par rapport à ça, mais je me rappelle que certains clubs demandaient aussi aux filles d'avoir les cheveux longs. Si j'avais eu un petit ami je n'aurais pas sauté dessus en public ou ce genre de choses, mais je n'ai jamais caché ma vie privée parce que c'est important d'en parler et aider ceux qui en ont besoin, que ce soit des filles ou des parents. Certaines personnes ont du mal à s'accepter, à en parler à leur famille ou à leurs amis."

"Le football, c'est un seul langage, un seul et même sport, les règles et les enjeux sont les mêmes, mais certains paramètres diffèrent, comme la psychologie."

Les règles du foot

Au fond, c'est quoi le football féminin? "Le football, c'est un seul langage, un seul et même sport, les règles et les enjeux sont les mêmes, mais certains paramètres diffèrent, comme la psychologie. Les filles sont généralement plus perfectionnistes et sensibles à certains moments. Quand tu fais des remarques qui déplaisent, généralement ça va rester plus longtemps dans la tête, on met plus de temps à passer à autre chose." Certaines particularités s'expliquent notamment par des réalités physiologiques qui ont encore le triste don de faire sourire certains alors que la prise en compte du cycle des menstruations des sportives fait non seulement partie des guidelines établies par la Fifa à l'intention des nouvelles générations d'entraîneurs, mais a aussi participé à la victoire de la sélection nationale américaine lors de la dernière Coupe du monde en France en 2019. Le calendrier des règles étant lié aux performances physiques et mentales sur le terrain, Aline Zeler compte bien s'en servir avec les Zébrettes du Sporting de Charleroi. Là aussi, le temps de la saison prochaine sera millimétré et partagé entre sa nouvelle mission auprès du cabinet de la ministre libérale des Sports de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Avec Valérie Glatigny, "on se complète bien", "les projets sont très attrayants et rejoignent mes envies et mes objectifs, pas seulement pour le foot, mais pour le sport féminin en général". 

"Je suis déjà contente en tant que femme d'avoir pu contribuer à faire évoluer les valeurs du football belge."

En misant sur le phénomène Zeler, le staff carolo se donne donc les moyens de ses ambitions. Mehdi Bayat, qui préside aussi la Fédération belge, dévoile l'avenir du football féminin en posant des actes fondateurs et surtout de l'inspiration. Si Aline se rêve en T1 du maillot national, elle veut se prouver qu'elle en est capable: "Je suis déjà contente en tant que femme d'avoir pu contribuer à faire évoluer les valeurs du football belge. Quand on aime ce qu'on fait, tout se marie bien." Et c'est vrai dans le foot comme dans la vie. 

"Aline Zeler, le football féminin de A à Z", Thierry Lefèvre, Ed. 232 p., 27 €

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