Andrew Szepessy venge les victimes de la bureaucratie soviétique

©© P.PERRIN/CORBIS SYGMA

Rivages vient de republier, quarante après sa parution, "Aux éternels perdants". L'humour de résistance à l’absurdité bureaucratique d'Andrew Szepessy est, comme l’écrit Ian McEwan, "une merveilleuse découverte".

Curieux parcours pour ce roman vrai de l’incarcération dans la Hongrie communiste des années soixante d’Andrew Szepessy, jeune Anglais d’origine magyar qui travaillait dans le milieu du cinéma.

Victime d’un accident orchestré par les services secrets puis condamné pour conduite dangereuse, il fut emprisonné quelque temps avant d’être réexpédié de l’autre côté du Rideau de fer. Le récit qu’il fit de cette expérience carcérale venge avec une élégance détachée toutes les victimes de la bureaucratie absurde, servile, arbitraire et incompétente, même si en l’espèce cela lui a plutôt servi. On rêve d’ailleurs d’envoyer un exemplaire à Navalny dans sa prison russe, coupable de non-comparution parce qu’il était… dans le coma.

De son épisode tragique – il fut grièvement blessé dans l’accident et risquait d’être condamné pour espionnage – Andrew Szepessy ne conserve que la cocasserie d’un épisode funeste dont il fait un formidable scénario de la comédie humaine. "Soudain, par un infime instant de témérité, de rage ou de malchance, un homme pas plus insignifiant que des millions d’autres attire sur lui l’attention de cette immensité qui dépasse l’entendement: LA LOI." Et tandis qu’il se retrouve au trou, elle continue de voler au-dessus de sa tête, indifférente de son sort.

Roman kafkaïen

"Aux éternels perdants" n’oublie pas les plus à plaindre, ces gardiens condamnés à passer leurs jours entre ces murs saumâtres quand les incarcérés sont dans l’attente d’une libération. Il y a le vieux beau, reste d’Ancien Régime, crinière blanche et yeux pétillants, qui se délecte des conversations. Arrêté pour un manteau qu’il n’a pas volé, il préférerait rester en prison que retourner vivre dans le réduit, le chômage et la solitude qui l’attendent dehors. Il y a l’escroc qui trouve plus de profit aux combines de la cellule qu’à s’enrichir dans un régime communiste où rien n’est à acheter. Puis il y a ceux qui, dans un pays collectiviste, savourent l’isolement, l’expérience intérieure presque mystique que permet l’enfermement. Les jeunes gens qui n’ont pas eu le temps de faire provision d’images, d’amours et de livres lus s’en sortent moins bien.

Andrew Szepessy brosse avec sympathie et finesse le portrait de ces codétenus, coupables de négligences qui passaient alors pour de graves offenses, non envers leurs concitoyens, mais contre l’État.

Intemporel, ce roman kafkaïen se venge du verbiage de toutes les administrations, sous toutes les latitudes, qui traitent votre dossier en deux coups de cuillères à pot pour ne pas rater l’heure du déjeuner. Rompus à l’exercice, les auteurs de l’Est sont nombreux à avoir brocardé cette science-là. De Boulgakov à Hrabal, de Maïakovski à Vaclav Havel, et avant eux, sous d’autres bannières, Gogol dans "Le Revizor" ou Hasek dans "Le Brave soldat Svejk" avait fait d’imbéciles débonnaires des résistants aux ordres stupides.

Andrew Szepessy qui a des lettres et du style se met dans leurs rangs pour brosser avec autant de sympathie que de finesse le portrait de ces codétenus, coupables de négligences qui passaient alors pour de graves offenses, non envers leurs concitoyens, mais contre l’État. "Ils pensent simplement qu’on est des tortues, nous autres, vous voyez, qu’on vit deux ou trois cents ans, alors cinq ou six piges par-ci par-là, entre amis, c’est quoi?" Incertains de leur sort, impatients d’un procès, ces hommes nous rappellent peut-être simplement qu’il est bon de connaître sa date de sortie pour pouvoir joyeusement décompter les jours.

Roman

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

"Aux éternels perdants"

par Andrew Szepessy, et traduit de l'anglais par Bernard Cohen,

Rivages, 319 p., 21,50 €

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