Anne Herbauts élève l'âme des enfants

Chez Anne Herbauts, les idées n’ont pas tant besoin de germer que de décanter. ©Saskia Vanderstichele

La créatrice belge au talent reconnu de par le monde a sorti son dernier album. Attendu, comme toujours. Trésor jubilatoire, comme toujours. Portrait.

En vérité, on aurait aimé différer ce portrait, l’écrire plus tard. Pour avoir encore le plaisir, la plénitude de s’imprégner des mots, des images et des interstices d’Anne Herbauts. De sa voix et de son regard aussi, de sa pensée élégante qui tisse des liens, souvent en filigrane, entre tout ce qu’elle fait, tout ce qu’elle est. Anne Herbauts crée des albums jeunesse. Texte et image. Aussi fins, multiples, beaux l’un que l’autre. De toute façon, elle ne les pense pas séparément. Texte et image ne font qu’un. Quand elle doit se décrire, elle dit qu’elle n’est "ni auteure, ni illustratrice, mais entre les deux. En lisière, en bordure de l’image, des mots." Et elle ajoute, "l’image pure ne m’intéresse pas. Je fais des images pour les livres, mais je n’arrive pas à peindre pour peindre". Tout comme elle n’arrive pas à être urbaine. Elle a besoin de repli. Mais n’aime pas être trop isolée. D’ailleurs elle vit dans le Coin du Balai à Watermael-Boitsfort, au sud de Bruxelles. C’est-à-dire entre ville et forêt. En lisière.

Nour et Nils s’amusaient à se regarder dans le dos des cuillères. Ils imitaient Grand-Père Basson, et Pierre, et le loup. Les grands levaient les yeux vers la fenêtre. ‘Il va pleuvoir’, ils disaient. Ils avaient des ombres sous les yeux, quand ils disaient cela. Et des nuages dans leurs phrases, entre leurs silences. ©doc

Elle est dans les bords, les abords, les espaces entre les choses, ceux qu’on ne perçoit plus. Par son écriture, elle veut "arriver à un ruisseau, nous aiguille-t-elle. Que cela glisse, mais il faut de temps en temps des dissonances. Un ruisseau a des sursauts, et il existe avec tout son fond caillouteux sombre, son lit." Ses livres peuvent avoir l’air de parler de petites choses, mais leur sol est solide, fait de strates. "On peut prendre une petite pioche et déterrer quelque chose, dit-elle avec les images de son univers. Pour le relire, il faut qu’il ait plusieurs niveaux." Et jamais elle ne verse dans les explications, encore moins dans la morale. Elle ne donne même pas de réponse. "Surtout pour les enfants. Car je pense qu’on avance par question et pas par réponse. C’est l’ouverture qui fait qu’on avance, comme dans les sciences. Si on ferme, on n’avance plus", rappelle-t-elle.

Attentive aux ornières

Elle-même se garde bien de s’enfermer dans un genre. Elle réussit ce tour de force des artistes de belle trempe de faire de l’un et du multiple. Elle a son approche, son univers – on reconnaît un album d’Anne Herbauts au premier coup d’œil – mais elle emprunte quasi à chaque fois un nouveau chemin, va où on ne l’attendait pas, s’aventure sans s’égarer. Avec une attention constante, qui a à voir avec l’instinct animal du danger, à ne pas tomber dans le séduisant pur, dans l’esthétisant. Pour l’album "de quelle couleur est le vent?" (sans majuscule), elle est partie de cette question bel et bien sortie de la bouche d’un enfant. "C’est tellement beau en soi. Il fallait que je fasse attention à ne pas être juste séduisante…" Ornière évitée avec maestria: l’enfant rencontre au fil des pages une série de personnages qui lui donnent la couleur qu’a pour eux le vent. "Il est coloré, rose, fleuri, blanc léger" dit le vieux chien. À la fin, on est convié à mettre le pouce sur la tranche et à laisser courir les pages: cela fait du vent, dont jaillit tout le spectre des couleurs décrites de page en page. Magique. "Quand j’ai trouvé ça, je dansais! Le livre, c’est un support tout bête, mais le cinéma ne peut pas faire ça...", sourit-elle. Dans l’album "Lundi" qui s’articule autour de la disparition, on perd le personnage et le livre sous nos doigts car au fur et à mesure le grammage des pages diminue.

"Il va pleuvoir" | D’Anne Herbauts, 32 p., 14,95 euros, Casterman. Dès 4 ans. Note: 5/5. ©doc

Des idées, elle en a plein ses carnets. Mais elle a besoin qu’elles décantent. "Je ne choisis pas vraiment ce qui prend corps à un moment. Certaines idées s’éteignent car leur matière est partie dans d’autres livres, certaines ont besoin de mûrir, d’autres sont très rondes, très complètes", dépeint-elle. Une vitalité qui a bénéficié de rencontres déterminantes. Après avoir suivi l’académie du soir en dessin de ses 8 à 18 ans, elle a visité quelques écoles. "Aux Beaux-Arts, il y avait un atelier où était travaillé le livre, pas seulement l’image. Ce n’était pas l’endroit le plus réputé… Mais j’ai rencontré celle qui allait devenir ma future prof, Anne Quévy. Pendant une heure, elle m’a parlé du rapport texte/image. ça a été foudroyant. En sortant, je savais que c’était l’atelier qui me correspondait. Et j’y ai rencontré aussi Bruno Goosse, prof de B.D., qui avait le même discours. Ils m’ont fait me poser les bonnes questions. Pendant mon adolescence, j’ai baigné dans l’image, j’ai acquis mon vocabulaire graphique, mais eux m’ont fait aller plus loin que juste ce plaisir de l’image", explique-t-elle. Aujourd’hui, elle a semé une quarantaine d’albums qui lui ont valu par quatre fois d’être sélectionnée pour le prix Astrid-Lindgren, pour ainsi dire le Nobel de la littérature jeunesse (doté de 550.000 euros de récompense)…

En vérité, on aurait aimé étoffer ce portrait, l’écrire moins épars. Vanité. On n’enferme pas Anne Herbauts dans des lignes et des contours. Elle glissera toujours. Et c’est pour cela qu’elle est grande.

Un album qui délie et qui relie

Anne Herbauts s’empare de nos peurs pour une douce exploration des possibles. L’eau qui monte menace la maison de deux petits hérissons, et tandis que les parents attendent inquiets, Nils et Nour plongent dans le récit, utilisent la rivière qui gronde pour viatique. D’un sujet angoissant, d’un cruel dilemme: partir ou rester – qui fait écho à tous les exils forcés – Anne Herbauts laisse entendre qu’on invente aussi sa propre histoire en allant au-devant de l’inconnu. Papiers collés et comptines caracolent, portés par le roulement des mots choisis, désuets ou savants, et font de ces pages rythmées, inattendues, une véritable fête des sens.

Grande artiste, Anne Herbauts ne donne pas simplement à voir. Son album est total comme on le dit d’un opéra, tout y est requis, le corps, le rêve, la main qui glane, le regard qui surprend un détail, la bouche qui chantonne une intrigue nouvelle dans un décor familier. Rien n’est imposé, l’enfant comble ce qui n’est pas dit ou laissé dans l’ombre et poursuit un décor crayonné, aquarellé, irrésistible invitation à prendre à son tour pastels, ciseaux et pinceaux. Cette fois encore, les éléments du conte (la maison, la forêt, le loup) ont renouvelé la gamme des émotions, agrandit l’univers connu. Partant d’un sujet grave, écologique, Anne Herbauts a rassuré: la matière, le jeu, la poésie, notre lecture active ont dévié le cours inéluctable vers une autre aventure à construire, parent et enfant penchés ensemble sur ce magnifique album qui délie et relie.

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