interview

Asli Erdogan:"Je suis un écrivain névrosé et égoïste, je ne suis pas une héroïne"

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Rencontre avec Asli Erdogan, présidente d’honneur de la Foire du Livre de Bruxelles qui s'ouvre ce jeudi au public. Accusée de "propagande terroriste" par le régime Erdogan et emprisonnée pendant plus de quatre mois, elle n’ose plus rentrer en Turquie. Mais elle refuse de se taire.

Quand Asli Erdogan vous serre la main, c’est avec une modestie quasi désarmante. Elle parle doucement, choisit ses mots, a constamment l’air de s’excuser d’être là. Mais son regard, d’un vert perçant, trahit une vivacité et une intelligence hors norme.

Ingénieure de formation et experte en physique nucléaire, elle a travaillé quelque temps au CERN, l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire. Mais l’écriture a cependant toujours fait partie de sa vie, avant de prendre le dessus il y a une vingtaine d’années. Une écriture engagée qui lui a valu d’être dans le collimateur de Recep Tayyip Erdogan, dont elle partage le nom de famille (sans lien de parenté).

Le 17 août 2016, elle se fait arrêter, victime de la purge aveugle qui a suivi la tentative de coup d’Etat manqué du mois de juillet. Accusée de "propagande terroriste" pour avoir défendu la cause kurde dans ses articles, elle est libérée après plus de quatre mois de prison, avec interdiction de quitter le territoire. En septembre dernier, les autorités lui ont rendu son passeport, même si son procès n’est pas terminé. Depuis, elle vit à Francfort et sillonne l’Europe. L’Echo l’a rencontrée au Sommet de Genève pour les droits de l’Homme et la démocratie.

Où en est votre procès ?

D’après mon avocat, les prochaines auditions auront lieu le 6 mars, deux jours avant mon anniversaire. Le procureur a demandé la peine maximale. Je suis très inquiète, d’autant que les frères Ahmet et Mehmet Altan (écrivains et journalistes, NDLR) viennent d’être condamnés à la prison à perpétuité pour "tentative de renversement de l'ordre constitutionnel", sans la moindre preuve.  

Comment s’est passée votre captivité ?

"Ma mère m’a appelée en pleurs. Elle m’a fait promettre de ne pas rentrer en Turquie, même pas pour ses funérailles..."
Asli Erdogan

J’ai été envoyée dans une prison majoritairement occupée par des prisonnières de droit commun. Mais j’étais dans une section réservée aux "prisonnières d’actes de terrorisme". Ils m’ont d’abord placée pendant cinq jours à l’isolement dans une cellule extrêmement sale. Il y avait de l’urine sur le lit. Mais après, les choses se sont améliorées. Il y avait beaucoup de solidarité entre les prisonnières. J’ai appris à me débrouiller pour trouver un pull, des médicaments, de l’eau, de la nourriture. On a rien en prison. On vous laisse un tee-shirt, c’est tout. On ne vous donne même pas un essuie ou du savon pour vous laver.

Les choses n’ont pas forcément été beaucoup plus faciles à votre sortie de prison…

Les neuf premiers mois, j’avais constamment peur de retourner en prison. Je n’ai pas dormi une seule nuit. La police continuait à me harceler. Des policiers garaient leur voiture en bas de chez moi, puis repartaient. J’avais les nerfs à vif. Mais dès que j’ai quitté la Turquie, ça a commencé à aller mieux, même si je souffre encore de stress post-traumatique.

Comptez-vous rentrer en Turquie ?

Quand je suis partie, je n’ai emporté qu’un tailleur-pantalon, celui que je porte aujourd’hui, en pensant rentrer au bout de trois jours. Mais mes proches m’ont convaincue de ne pas retourner en Turquie. Après la condamnation de Mehmet Altan, ma mère m’a appelée en pleurs. Elle m’a fait promettre de ne pas rentrer, même pas pour ses funérailles. C’est dur d’entendre ça de sa mère.

Quel est le sentiment aujourd’hui au sein de la communauté intellectuelle et culturelle turque ?

C’est la panique. Dans toutes les villes européennes que je visite, d’Athènes à Stockholm, je rencontre des amis qui ont quitté la Turquie. Ceux qui restent sont très courageux. Un de mes amis, l’écrivain Burhan Sönmez, a signé une pétition dénonçant l’attaque turque contre l’enclave kurde d’Afrin en Syrie. Comme tous les co-signataires, il a été qualifié de traître par le président Erdogan et a reçu des menaces de mort. Mais il préfère rester à Istanbul bien qu’il ait un appartement à Londres. Idem pour Fatih Polat, le rédacteur en chef du journal de gauche Evrensel. Il dit qu’il est le capitaine du navire et qu’il ne partira pas tant qu’il restera un journaliste. Toutes les nuits, il s’attend à être embarqué par la police. Il a même préparé son sac pour le jour où cela arrivera. J’admire des gens comme ça.

Pensez-vous être investie d’une mission?

Je suis un écrivain névrosé et égoïste qui s’amuse à jouer avec les mots en écoutant de la musique classique. Je ne suis pas une héroïne. Mais, je suis devenue un symbole des prisonniers politiques en Turquie. Je dois porter cette croix. Mes mots, ma vie ne m’appartiennent plus. Je ne peux plus me permettre le luxe d’être silencieuse, ni de me suicider (elle a fait deux tentatives de suicide dans sa jeunesse, NDLR).

Avez-vous pensé à arrêter d’écrire et à reprendre votre carrière de scientifique?

C’est trop tard. Les sciences, c’est comme la danse classique. Il ne faut jamais arrêter de les pratiquer. Les sciences évoluent constamment. Si on arrête pendant un an, on doit rattraper son retard. Et moi j’ai arrêté il y a 25 ans. Et puis, l’écriture est la seule chose qui donne du sens à ma vie, même si je me pose parfois la question de savoir à quoi ça rime de passer du temps à écrire un roman quand des milliers de personnes sont emprisonnées sans raison, risquent leur vie.

Comment pouvez-vous expliquer que tant de personnes soutiennent Erdogan ?

Les phrases clés

"Ils m’ont d’abord placée pendant cinq jours à l’isolement dans une cellule extrêmement sale. Il y avait de l’urine sur le lit."

"Je suis devenue un symbole des prisonniers politiques en Turquie. Je dois porter cette croix."

"L’Europe doit faire attention à ne pas troquer ses valeurs, ses idéaux (...) en passant un accord avec Erdogan."

"Dans 5 ans, on aura une autre jeunesse qui risque d’être fanatisée et acquise à l’AKP d’Erdogan."

C’est un homme politique très expérimenté et charismatique. Il sait comment parler aux foules. Il ne faut pas le sous-estimer. En plus, l’opposition est divisée entre les kémalistes, les sociaux-démocrates, les pro-kurdes et les ultra-nationalistes. Erdogan sait jouer de la question kurde pour la diviser davantage. Dès qu’il a lancé son opération militaire contre Afrin, la plupart des sociaux-démocrates, des kémalistes et des nationalistes se sont rangés derrière lui. On a beau expliquer qu’en agissant de la sorte, Erdogan soutient le régime Assad et l’Etat islamique, les gens n’écoutent pas. Le citoyen moyen ne sait quasi rien de la Syrie ou de la question kurde. La presse est verrouillée, elle n’en parle pas, ou de façon biaisée, en relayant les mensonges du gouvernement.

Une partie de la communauté turque vivant en Belgique soutient Erdogan. Qu’avez-vous envie de dire à ces gens?

Qu’ils ont une vie confortable en Europe. Ils travaillent 8 heures par jour parce que des syndicats européens se sont battus pour ça. En Turquie, les travailleurs n’ont pas cette chance-là. En Europe, quand la police vous arrête, il peut y avoir des bavures ou des cas de maltraitance. Mais la plupart du temps, les prisonniers qui en sont victimes peuvent s’en plaindre, il existe des procédures à cet effet. Pas en Turquie. Ils devraient se montrer reconnaissants.

Mais je comprends que les gens soient plus nationalistes et davantage attachés à leur religion une fois qu’ils sont devenus des immigrés. Certains ont dû se sentir discriminés. Et Erdogan joue là-dessus. Il leur dit que l’Europe n’est rien, qu’elle a peur de la Turquie, qu’elle est hypocrite. Il leur parle de l’Empire ottoman. Et ça marche.

Que peut faire l’Union européenne? Attaquer frontalement Erdogan risque de galvaniser encore plus ses partisans…

C’est compliqué. S’en prendre à Erdogan, c’est effectivement une arme à double tranchant. Mais, je ne suis pas une politicienne, je ne sais pas ce que l’Onu, l’Allemagne ou la France pourraient faire. Je comprends que tout ça soit compliqué, que plein de considérations entrent en compte. Je suis d’ailleurs bien contente de ne pas être à la place d’Angela Merkel. Ce que je peux dire, c’est que les droits de l’homme, la démocratie, la liberté d’expression, sont des valeurs sacrées qui s’inscrivent dans l’identité européenne. L’Europe n’a pas créé ces valeurs du jour au lendemain. Ca a pris des siècles, beaucoup de sang a coulé avant qu’elle y arrive. Elle doit faire attention à ne pas troquer ses valeurs, ses idéaux contre du profit ou des avantages à court terme, comme elle le fait en passant un accord avec Erdogan sur les migrants ou en lui vendant des armes.

Vous n’avez aucun espoir que les choses s’arrangent ?

Il faut être réaliste. Il y a peu de choses qui permettent de se rapprocher à un quelconque espoir à court terme. Mais, quand je vois tous ces jeunes qui descendent dans les rues, qui sont plein d’humour, qui s’en fichent de la politique à l’ancienne, ça me donne un dernier espoir. Malheureusement, le gouvernement Erdogan est en train d’augmenter le nombre d’écoles religieuses. A présent, un quart des élèves turcs les fréquentent. Bientôt, ce sera la moitié. Dans 5 ans, on aura donc une autre jeunesse qui risque d’être fanatisée et acquise à l’AKP d’Erdogan. 


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