"Autant en emporte le vent": Gallmeister & Gallimard face à l’histoire sudiste

L'inoubliable Vivien Leigh dans le film de Victor Fleming, en 1939, et les clichés de l'Amérique sudiste.

80 ans après la première traduction française, en pleine polémique raciale aux États-Unis, Gallmeister sort une nouvelle mouture, entièrement modernisée, d’"Autant en emporte le vent", notamment dans la manière de traduire la langue des esclaves.

"Scarlett O’Hara n’était pas une beauté classique": cette phrase devenue légendaire ouvre le célébrissime roman de Margaret Mitchell (1900-1949), paru en 1936 chez MacMillan Company et en 1939 chez Gallimard pour la traduction française. Couronné par le National Book Award en 1936 et par le prix Pulitzer en 1937, le livre sera traduit dans 27 langues et vendu à 30 millions d’exemplaires.


Un parcours fulgurant pour cet unique titre de la romancière géorgienne, disparue prématurément 10 ans plus tard. 70 ans après sa mort, l’œuvre vient de tomber dans le domaine public. Damant le pion à Gallimard, qui en détenait les droits depuis 1938, les éditions Gallmeister viennent de sortir pour l’occasion une nouvelle traduction à la sublime couverture – le fruit d’un an de travail pour Josette Chicheportiche, également traductrice de Jean Hegland et Julia Glass: "Après les nouvelles traductions des grands livres de James Fenimore Cooper, Henry David Thoreau et Edgar Allan Poe, le temps était venu de donner une nouvelle vie à ‘Autant en emporte le vent’, ce grand classique contemporain dont la traduction datait de l’année de sa parution en France", déclare Oliver Gallmeister.

Autant En Emporte Le Vent - Danse Aux Enchères (Scène Culte)

Sortie houleuse


S’appliquant à proposer une traduction la plus fidèle possible au texte d’origine, Josette Chicheportiche a prêté une attention toute particulière au contexte historique et social, mais aussi aux nuances et au rythme du roman. Sous sa plume, la première phrase devient tout simplement: "Scarlett O’Hara n’était pas belle".


Parue directement en poche le mois dernier, cette nouvelle traduction a fait son entrée en librairie le lendemain du jour où la plateforme de streaming HBO Max choisissait de retirer provisoirement le film de son catalogue – qualifié par certains d’instrument révisionniste sudiste –, en plein mouvement de protestation contre le racisme et les violences policières visant les Noirs aux États-Unis.

«J'ai regardé comment s'en sortaient les autres traducteurs et j'ai fait un mix de ce qui me paraissait être le plus fidèle.»
Josette Chicheportiche
Traductrice littéraire


Car "Autant en emporte le vent" n’est pas seulement un best-seller absolu de l’histoire littéraire, une fresque intemporelle sur l’amour et la guerre, c’est aussi l’un des films les plus oscarisés de l’histoire du cinéma, réalisé par Victor Fleming en 1939 dans un technicolor flamboyant (3h58!), avec les inoubliables Vivien Leigh et Clark Gable.

Inconscient collectif


Une œuvre ancrée depuis des décennies dans l’inconscient collectif. Bien conscient du danger que constitue la nouvelle traduction, Gallimard n’a pas apprécié l’initiative de Gallmeister et n’a rien trouvé de mieux que de ressortir le même jour "nouvelle édition", augmentée, en poche, mais toujours avec la traduction de 1939. Deux versions très divergentes, notamment sur la façon de traduire la langue des esclaves: "Dans les années 30, 40 ou 50, le traducteur réécrivait le texte, il l'expliquait au lecteur", analyse Oliver Gallmeister. "On a maintenant des traductions beaucoup plus proches de l'original et qui, du coup, font passer plus d'émotions."

Les deux nouvelles éditions

"Autant en emporte le vent". Margaret Mitchell

  1. Gallmeister, traduit de l’anglais (États-Unis) par Josette Chicheportiche (2020), 2 volumes, 720p. & 720p., 13 euros (par vol.)
  2. Gallimard, nouvelle édition augmentée. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Pierre-François Caillé (1939), 2 volumes, 784p. & 832p., 13 euros (par vol.)


Ce travail de titan a confronté Josette Chicheportiche à la difficulté de traduire le parler des noirs américains: "J'ai regardé comment s'en sortaient les autres traducteurs et j'ai fait un mix de ce qui me paraissait être le plus fidèle", explique la traductrice, qui a également dû faire des recherches sur les robes et les uniformes de l'époque.

Autant en emporte la traduction

La traduction de 1939


"Pittypat se tamponnait les yeux de son mouchoir tout en écoutant les paroles apaisantes de Mélanie quand Prissy entra avec une lettre volumineuse.
– Pou’ vous, ma’ame Melly. C’est un pitit Noi’ qui l’a appo’tée.
– Pour moi? fit Melly, surprise.
Elle déchira l’enveloppe et Scarlett était si occupée à manger ses gaufres qu’il fallut que Melly éclatât en sanglots et que tante Pittypat portât la main à son cœur pour qu’elle remarquât quelque chose." (Gallimard)

La traduction de 2020


"Pittypat se tamponnait les yeux sous l’influence des paroles apaisantes de Melly quand Prissy entra avec une lettre volumineuse.
– Pour vous, Ma’ame Melly. Un p’tit négrillon, y l’a apportée.
– Pour moi? dit Melly, étonnée, en ouvrant l’enveloppe.
Scarlett progressait dans ses gaufres et ne remarqua donc rien avant d’entendre Melly éclater en sanglots et, levant les yeux, elle vit la main de Tante Pittypat se porter à son cœur." (Gallmeister)

Un exemplaire d’«Autant en emporte le vent» signé par le producteur, le réalisateur et des acteurs du film de 1939, adapté du roman. ©AFP/Gabriel Bouys

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