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Avec "Furies", Julie Ruocco signe une odyssée puissante qui nous mène à la frontière syrienne

Julie Ruocco vient de publier "Furies", son premier roman, chez Actes Sud. ©Saskia Vanderstichele

Un premier roman poignant, qui nous confronte à la barbarie humaine et au caractère cyclique de l’histoire. Nominé pour de nombreux prix en cette rentrée littéraire, on découvre "Furies" avec son autrice, Julie Ruocco, qui l’a écrit à Ixelles.

Ixelles, printemps 2020: le confinement a plongé la commune dans un sommeil profond, mais sous un toit, une plume s’agite, dans l’urgence d’un roman qui se termine. Julie Ruocco s’apprêtait à faire une pause après avoir écrit le premier jet de "Furies", quand le lockdown la confine face à son texte.

Transformant l’inertie imposée en nouvel élan rédactionnel, elle postera son manuscrit trois mois plus tard. La suite de l’histoire fait rêver chaque écrivain en herbe: parmi les maisons d’édition contactées, Actes Sud ne rate pas sa chance, et la publication de "Furies" se confirme pour la rentrée littéraire 2021. La reconnaissance de cette jeune écrivaine française de 28 ans est d’ores et déjà amorcée, avec des nominations pour le Prix littéraire Le Monde, les Talents Cultura 2021, le Prix Stanislas et le Prix Envoyé par La Poste, dont les lauréats seront annoncés sous peu. Quel que soit le verdict, il est déjà certain que Julie Ruocco a accompli un tour de force avec "Furies".

Conscientiser l’horreur à travers l’écriture

Pour commencer, elle situe son roman dans la zone de conflit à la frontière entre la Turquie et la Syrie, sans y avoir mis les pieds, alors que l’exactitude des descriptions nous y plante avec une crédibilité impressionnante. "J’ai tout écrit depuis mon appartement, en menant une enquête numérique. La guerre en Syrie est le conflit moderne le plus documenté en ligne. Paradoxalement, l’horreur semble flotter dans l’inconscient collectif sans que l’on parvienne pour autant à la conscientiser et à l’expliciter", commente l’écrivaine.

"J’ai tout écrit depuis mon appartement, en menant une enquête numérique. La guerre en Syrie est le conflit moderne le plus documenté en ligne."
Julie Ruocco
Auteure de "Furies"

Concrétiser à distance ce conflit complexe est un projet périlleux. Ruocco l’a magnifiquement mené à terme grâce à sa documentation poussée, son respect à l’égard de la souffrance et la riche portée réflexive dont elle nourrit son récit, aux antipodes du voyeurisme. Si "Furies" parle de la révolution en Syrie et de la guerre qui en a découlé, le roman évoque aussi plus universellement le rapport de l’humain à sa propre condition, à son histoire, à la mémoire et à la justice. Sans poser de jugements, mais en allumant plusieurs lueurs d’espoir.

Sortir de la sidération grâce à la fiction

Une entreprise titanesque livrée dans une prose claire et puissante, qui a comme point de départ un journal télévisé que voit passer cette diplômée de Sciences Po, aujourd’hui attachée parlementaire européenne à Bruxelles. Elle y reconnaît les parents d’une ancienne camarade de prépa, décédée en Syrie après avoir rejoint les rangs de Daech. Un choc qui vient "exploser les frontières et déborde la problématique de la légitimité" – elle se donne le droit d’écrire sur le sujet, et commence par se documenter à travers une multitude de témoignages, cartes et études.

Si Ruocco se renseigne méticuleusement sur les développements en Syrie depuis l’avènement de la révolution, c’est pour se permettre de faire "un pas de côté" au moment de la rédaction.

Au même moment, son ami cinéaste François Lecann prépare des courts-métrages sur le printemps arabe. Une source supplémentaire d’archives visuelles, à travers lesquelles Julie Ruocco découvre aussi l’essai "De l’ardeur" de Justine Augier, qui la marque profondément. Si Ruocco se renseigne méticuleusement sur les développements en Syrie depuis l’avènement de la révolution, c’est pour se permettre de faire "un pas de côté" au moment de la rédaction. Sur la base des informations récoltées, elle tisse une fiction, portée principalement par deux personnages imaginés: Bérénice et Asim.

Du printemps syrien au procès de Coblence

Le lecteur rencontre d’abord Bérénice, une archéologue française qui a rejoint le côté obscur de la force en se muant en trafiquante d’antiquités à la frontière syrienne. On fait ensuite la connaissance d’Asim, pompier syrien devenu fossoyeur à cause du conflit qui ravage son pays, sa famille et ses convictions. Elle déterre, il creuse, et dans la convulsion des événements, ils vont finir par se rencontrer.

"L’histoire est-elle toujours indifférente aux crimes? Je me positionne différemment: c’est notre silence qui absout les bourreaux. Si on oublie les crimes, on silence la victime."
Julie Ruocco
Auteure de "Furies"

Outre leurs évolutions personnelles qu’on accompagne intimement, c’est l’histoire tout entière qui prend chair à travers leurs trajectoires, pour former un roman que Julie Ruocco voulait comme une "porte d’entrée" sur ces événements. Le livre couvre une période de dix ans, qui s’ouvre en 2011 par le printemps arabe, "un feu qui prend dans une forêt que l’on a asséchée trop longtemps". Suivent la répression par le régime de Bachar el-Assad, la guerre civile, l’arrivée des "hommes en noir" de l’État islamique, de nouvelles exactions, la destruction de Palmyre, l’indifférence puis l’ingérence internationale, les djihadistes venus d’Europe, l’exil, les camps de réfugiés, les brigades féminines de la résistance kurde. La fin évoque l’aube d’une justice avec le procès de Coblence – on ferme le livre en 2020.

Évidemment, l’histoire n’est pas terminée, et "Furies" s’attarde avec pertinence sur la dimension répétitive de nos errements. Les hommes peinent à apprendre de leurs horreurs, comme le note Bérénice: "Ce que je ne comprends toujours pas, c’est que la mécanique génocidaire du XXe siècle ne nous ait rien appris. Les survivants ont parlé pourtant, on n’avait plus l’excuse de la virginité". Cette question de la mémoire et de sa transmission hante Ruocco: "L’histoire est-elle toujours indifférente aux crimes? Je me positionne différemment: c’est notre silence qui absout les bourreaux. Si on oublie les crimes, on silence la victime". Dans son livre, elle en fait une question centrale, qui va servir de boussole aux personnages, les diriger à la fois vers l’action et l’acceptation.

Les Furies, d’Eschyle à aujourd’hui

Pour réfléchir sur les mécanismes universels qui sont à l’œuvre dans un conflit comme la guerre en Syrie, Julie Ruocco – qui, avant Sciences Po, a fait latin et grec – s’est appuyée sur un monument de la littérature antique: L’Orestie. La trilogie d’Eschyle lui a aussi donné son titre, "Furies". "L’Orestie pose les origines d’une justice qui dépasse l’ancienne loi du talion, et les personnages des Furies sont au cœur de cette transition", explique Ruocco. "Les Furies sont des divinités vengeresses qui ont comme mission de persécuter les criminels. Elles évolueront en gardiennes bienveillantes de la justice, laissant derrière elles l’esprit de revanche pour descendre sous la terre."

Ruocco s’est inspirée de figures réelles, comme celle de Razan Zaitouneh, avocate syrienne et militante des droits de l’homme, disparue depuis 2013.

Après dix ans d’exactions et d’impunité, Ruocco déterre à nouveau les Furies dans son roman. Celles-ci ne vont pas chercher à perpétuer le cycle de la violence au nom de la vengeance, mais au contraire à en sortir, grâce à la parole et la mémoire. Pour donner corps à ses Furies contemporaines dont l’espoir de la justice se fonde sur la transmission et la sensibilisation, Ruocco s’est inspirée de figures réelles, comme celle de Razan Zaitouneh, avocate syrienne et militante des droits de l’homme, disparue depuis 2013. "J’ai été frappée par sa volonté et l’étendue de son combat", indique l’écrivaine, qui voit en Zaitouneh "une figure qui dépasse la fiction, encore plus puissante que le personnage mythologique d’Electre". "Furies" finit par transcender l’histoire contemporaine comme la tragédie ancienne, pour dégager un hommage atemporel et inoubliable aux femmes qui se battent pour la justice, en Syrie et ailleurs.

Roman

"Furies"

Par Julie Ruocco

Édité par Actes Sud

288p. - 20€

Note de L'Echo:

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