Avec sa philosophie vagabonde, Pascale Seys retisse du lien

La philosophe tisse des mots et du sens comme l'artiste japonaise Chiharu Shiota la laine et le coton. Ici devant "Me Somewhere Else" (2018), à voir jusqu'au 9/2/20 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. ©Saskia Vanderstichele | Courtesy the artist and Blain | Southern

Personnalité ébouriffante, inclassable et libre, la philosophe bruxelloise dit chaque semaine, sur Musiq3, trois minutes de philo qui se partagent dans le monde entier. De la philo qui suspend le temps, relie, donne du sens et aide à vivre.

Motif tigre. Quand elle tombe la veste, mardi passé, avant d’animer une séance des Midis de la Poésie aux Musées royaux des Beaux-Arts, on ne peut pas ne pas remarquer l’imprimé de son chemisier, qu’elle nous invite à décrypter dans le deuxième tome de sa Philosophie vagabonde, qui compile ses chroniques du jeudi matin sur Musiq3 ("Les tics de l’actu") et qui sort ces jours-ci aux Éditions Racine. Que lit-on, page 83, dans la fable de "La vie sauvage"? Que la culture du vêtement en motif d’animaux sauvages témoigne de la volonté des femmes de se démarquer, renverser les codes, l’ordre et les lois de la nature, remettre en cause le rapport entre l’humanité et l’animalité, la proie et le prédateur, la nature et la culture, entre l’homme et la femme – et empruntant à Hervé Bazin sa chute cinglante: "Quand la loi redevient celle de la jungle, c’est un honneur que d’être déclaré hors-la-loi".

"Si tu vois tout en gris, déplace l'éléphant" - Pascale Seys

Tome 2 de sa Philosophie vagabonde, Éditions Racine, 189p., 19,95 euros.

Note de 5/5

Ainsi se conçoit la philosophie de Pascale Seys, docteur ès philosophie et lettres. "Chez elle, il n’y a jamais rien de pontifiant. J’oublie qu’elle est philosophe. C’est dans sa vie, dans sa façon d’être qu’elle l’est, témoigne la comédienne Valérie Bauchau, son amie de toujours, dans cette façon de ne pas avoir de certitudes, de poser des questions, de se réjouir de ce qui vient dans l’instant. C’est là qu’elle est très douée."

Emmanuel Tourpe, directeur des antennes d’Arte et lui-même philosophe, ne dit pas autre chose: "Si on la met sur une carte, ce n’est pas celle d’une école, mais d’une pratique philosophique. Pour faire court, vous avez les philosophes comme Montaigne qui s’enferment dans leur tour et puis ceux comme Socrate qui proposent une règle de vie, une sagesse du quotidien et finalement un guide pour agir et vivre. Elle appartient à cette tradition d’une philosophie qui n’est pas un machin pour universitaires qui se citent entre eux, mais une philo qui sert à bien vivre".

Pascale Seys est mi-artiste, mi-philosophe, ce qui fait qu’à la différence des autres philosophes, elle n’est pas chiante, et qu’à la différence des autres artistes, elle a quelque chose à dire."
Emmanuel Tourpe
Philosophe et Directeur des antennes d’Arte

C’est lui qui l’a aidée il y a cinq ans à mettre en musique ses capsules philosophiques de 3 minutes que l’on peut écouter tous les jeudis matin sur Musiq3 et s’échanger sur Facebook, agrémentées d’illustrations et de sous-titres. Et ça cartonne: jusqu’à 1.800.000 vues"C’est l’une des Belges les plus connues à l’étranger, rajoute Emmanuel Tourpe. Je crois qu’on ne s’en rend pas compte."

"Proportionnellement, il y a peu de likes ou de commentaires mais énormément de partages, commente Gwenn Lucas, le community manager de la chaîne classique de la RTBF qui filme, monte et poste ses chroniques. Nous avons 65.000 fans sur la page Facebook de Musiq3 mais nous atteignons les scores de celle de France Culture, qui en a plus d’un million, et avec une modération ridicule compte tenu de l’audience. Les gens sont bienveillants, ce qui, à l’époque actuelle, est assez dingue! Cela redonne foi en l’humanité de se dire que des sujets de fond ont encore leur place sur les réseaux sociaux." Donne-t-il une explication? "Alors qu’on dit que pour faire des voix, il faut être un personnage public et connu, elle ne se met jamais en avant, ne parle pas en ‘je’".

Les tics de l'actu | Qu'est-ce qu'une vie réussie?

Lien entre singulier et universel

"C’est important de s’effacer devant les grandes questions. Je les présente mais après, je n’ai pas la réponse. Je n’ai pas de thèse, je n’ai rien à démontrer, à défendre. J’aime les presque-rienexplique Pascale Seys. Comme aucune vision systématique en surplomb n’est aujourd’hui possible, vu la complexité du monde, la seule chose qui vaille, c’est de créer du lien entre le singulier et l’universel, entre l’expérience la plus intime, la plus quotidienne, la plus privée – qui est notre condition – et l’expérience commune que nous partageons tous."

Comme une chasseresse de papillons, elle attrape des faits d’actualité et convoque pour leur donner du sens ceux qu’elle appelle ses "murs porteurs", les penseurs et les artistes que son imagination vagabonde et sa main qui écrit associent dans l’instant. Elle en tire une fable intelligible mais plutôt que d’y assortir une morale toute faite, la renvoie à l’auditeur par une sentence socratique immuable: "Et vous, qu’en pensez-vous?"

La bio
  • 1967: Naissance à Etterbeek (Bruxelles).
  • 1992: Entre à la RTBF où elle anime plusieurs émissions culturelles en radio: "Hamlet", "Big Bang", "Le grand charivari", et actuellement "Les tics de l’actu" et "La couleur des idées". (également sur lecho.be)

Comment choisit-elle ces faits dans le flux continu de la rumeur du monde? "J’essaie d’y repérer ce qu’ils nous disent d’une expérience que nous partageons tous en commun. Ce qui relie ces faits, c’est ce qui nous relie, c’est-à-dire ce en quoi cette diversité de faits peut être ramenée à une dimension universelle. C’est parfois une fable rattachée à un événement de l’actualité, parfois un événement extérieur. J’écoute et ça me vient. Cela peut être aussi un concept, une phrase qui frappe à mon oreille, le regard intéressant d’un scientifique, d’un artiste ou d’un homme de la rue." Et de citer l’histoire de "Socrate chez Ikea": "C’était une pub de fin d’année pour un canapé avec ce slogan: ‘Pourquoi toujours offrir un livre?’ Il y a un type qui est passé et qui a placardé par-dessus: ‘Pour être autre chose qu’une chose’! Qui a fait ça? C’est un Socrate contemporain. Les gens pensent et, en réalité, ils sont très outillés. Ce sont des histoires que j’aime et qui font des résonances."

Socrate chez Ikea... ©Doc

La générosité et l’enthousiasme conquérants de Pascale Seys ne masquent pas l’inquiétude que suscitent en elle les grands défis de l’heure – la menace climatique, la poudrière sociale, l’individualisme mortifère, les fondamentalismes de tout poil; bref, ce retour lancinant du tragique que l’on croyait terrassé par la longue marche vers le progrès de la Modernité.

Les tics de l'actu | Le courage d’exister et le changement.

Pour les êtres déliés: de l'art

"L’idéologie capitaliste et prédatrice a fabriqué des êtres en déliaison et les questions posées par l’art et par tout ce qui fait du lien entre les hommes nous permettent de nous replonger dans cette conviction que nous faisons système les uns avec les autres, et avec la nature", dit-elle. "Nous ne sommes pas des îles", citant le poète anglais du XVIe siècle John Donne, ou "Les Vagues" de Virginia Woolf dont un passage, traduit par Marguerite Yourcenar, la décrit étrangement"Je ne suis pas un être sans attaches, un être éphémère. Ma vie n’est pas semblable aux feux qui se jouent un moment à la surface d’un diamant. Je descends sous terre par des chemins tortueux, pareil à un gardien qui promènerait une lampe dans un souterrain. Ma destinée a consisté à me souvenir, à essayer de rejoindre, de tordre en un seul câble tous ces fils minces, les fils épais, les fils brisés, les fils résistants de la longue histoire humaine, de nos sorts tumultueux et divers."

©doc

Emmanuel Tourpe, qui en fait une émule de Kierkegaard pour sa manière de transcender le désespoir et de ne jamais vouloir résoudre les paradoxes de l’existence, la voit comme une hybridation inattendue entre la sensibilité extrême de l’artiste, avec ses exaltations et ses abattements soudains, et la force conceptuelle d’un vrai philosophe"Ce qui fait qu’à la différence des autres philosophes, elle n’est pas chiante, et qu’à la différence des autres artistes, elle a quelque chose à dire, lance-t-il. Avec ses capsules, elle a réussi quelque chose d’incroyable: le triangle magique. 1. Elle a un contenu profond dans une société où penser est relativement rare; 2. elle comprend les médias; 3. elle sait pertinemment raconter."

Sa voix, chaude, bien timbrée et fortement modulée, parachève en effet l’incarnation de cette belle pensée, si bien qu’à l’écouter régulièrement, il est impossible ensuite de lire ses chroniques autrement que par sa voix. Une voix qui est celle de l’amitié, résume l’artiste Valérie Bauchau: "Avec elle, on peut s’isoler; on part à la mer et on discute pendant des heures. Il y a peu de gens avec qui on a ça. C’est ce qui définit la vraie amitié. Quand on se retrouve, c’est vraiment le bonheur au sens plein du mot. C’est très important que l’on sache qu’on est là l’une pour l’autre."

RTBF | LA PHILO BIENTÔT SUR TARMAC

"‘Les tics de l’actu’ de Pascale Seys font des centaines de milliers de vues, c’est extraordinaire!", s’exclamait jeudi dernier Hakima Darhmouch, responsable Culture et Musique du pôle Contenus de la RTBF. Cette dernière avait réuni quelques journalistes pour présenter l’avancement de la réorganisation de l’opérateur public en matière de Culture. Digitalisation oblige, on ne parle plus chaînes mais thématiques à ventiler sur les différents canaux en fonction des modes de consommation de leurs utilisateurs.

Le potentiel inattendu de la philosophie, comme de l’histoire avec le podcast à succès d’"Un Jour dans l’Histoire" de Laurent Dehossay, n’est pas passé inaperçu. "La philosophie est déjà très présente avec Pascale Seys, Pascal Claude et Simon Brunfaut, poursuit-elle. Mais comment parler philo aux jeunes générations et aux jeunes adultes? On a envie de proposer des capsules pour Tarmac." L’idée, c’est de constituer un pôle Philo avec les personnalités susmentionnées et de les faire travailler en mode collaboratif avec des producteurs de la chaîne des cultures urbaines de la RTBF. "Ceux-ci vont nous nourrir de leurs codes et de leur manière d’emmagasiner l’info. Cela fait partie de nos missions de service public, à côté des contenus musicaux, du talk et du gaming." X. F.

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