BD | La bulle du vendredi: Histoire d'un mythe à l'américaine

Fabien Nury et Brüno livrent un regard clinique sur la mythification de Chris Kyle, "le plus grand sniper de l'armée américaine". Un documentaire sans commentaires, glaçant.

Chris Kyle est une légende. Un héros. À l’américaine. Il a des statues à sa gloire. Un film signé Clint Eastwood magnifie ses exploits. Des dizaines d’heures de reportages et d’émissions ont décrypté sa vie dans les moindres détails. Autant de pages de livres.

Chris Kyle, ancien Navy Seal, unité d’élite combattante, est réputé pour être le "plus grand sniper" de l’armée américaine, avec 160 tués confirmés par des témoins à son actif. Soit un mort par semaine durant les trois ans que Kyle a passés sur le front en Irak. Mais si on y ajoute les morts non confirmés, son tableau se monte à 255. Décoré 7 fois, Chris Kyle est mort chez lui, aux États-Unis, sous les balles d’un autre Navy Seal.

Fabien Nury et Brüno n’ont rien inventé de cette "légende" américaine, moins sans doute que Eastwood dans son film "American Sniper". Ils livrent un documentaire, précis, froid, quasi clinique du parcours de Chris Kyle, de son assassin Eddie Routh et de l’exploitation de ce mythe, notamment par la veuve de Kyle. Un récit glaçant qui se passe de tout commentaire de la part des auteurs.

"Est-il encore besoin de faire des commentaires, de juger du bien et du mal, quand les faits parlent d'eux-mêmes."
Fabien Nury
Scénariste

©Dargaud

"Est-il encore besoin de faire des commentaires, de juger du bien et du mal, quand les faits parlent d’eux-mêmes. Nous avons préféré les livrer, bruts, au lecteur pour qu’il se fasse une opinion", explique Fabien Nury. Et le dessin de Brüno, très géométrique et avare de traits se révèle d’une redoutable efficacité pour transmettre les faits.

Kyle n’y est pas décrit comme une brute sanguinaire et fasciste, mais comme un professionnel qui a fait le boulot qu’on lui a assigné, précis, mécanique, fiable. Mais la société de gardiennage qu’il fonde en rentrant de mission a pour slogan "Contrairement à ce que ta mère t’a dit, la violence peut résoudre des problèmes..." Lorsqu’il rencontre Eddie Routh, son futur assassin, il plaisante par SMS avec un de ses potes. "Ce type est un malade, complètement défoncé." Mais il l’emmène tout de même au stand de tir essayer des armes de guerre.

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"Kyle est dévoré par sa propre légende. Il est obligé d’inventer des meurtres supplémentaires, en Irak ou même aux États-Unis, pour entretenir son histoire. Des affirmations pour lesquelles il n’est pas poursuivi. Au contraire, il est encensé pour cela", poursuit Nury. Et finalement c’est cette même légende qui finira par devenir le mobile de son assassinat.

Sur la base d’extraits d’interviews de certains protagonistes, de rapports de police, d’images des funérailles de Chris Kyle (célébrées dans un stade devant 7000 personnes et entièrement retransmises en direct), et de témoignages, Nury décrypte et expose les dérives de la société américaine: la starification, la mythification médiatique, la récupération commerciale et surtout les arrangements avec la réalité pour protéger la légende.

"Si la légende remplace la réalité, cela devient très dangereux pour la démocratie."
Fabien Nury
Scénariste

"Si la légende remplace la réalité, cela devient très dangereux pour la démocratie", fait remarquer Fabien Nury. "On le voit sans cesse depuis 2016, avec l'exploitation de fake news." Et le scénariste de faire remarquer que dans le film d'Eastwood, qui fait de Kyle un héros patriotique sans nuance, on ne montre que 16 morts. Un dixième seulement de son terrible record. C'est toute l'ambiguïté de la société américaine qui en fait une icône, mais qui en masque les actions.

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