BD | La bulle du vendredi: Le récit poétique du premier des touristes

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Joël Alessandra met délicieusement en lumière les péripéties de Ibn Battûta, pèlerin, explorateur, ambassadeur curieux de tout qui a sillonné le monde musulman au XIVe siècle.

Qui d'autre que Joël Alessandra pour mettre en image et en lumière le récit de Ibn Battûta? Le jeune homme, croyant fervent, décide un jour de février 1325 de quitter sa ville de Tanger pour se lancer dans l'aventure d'un Hadj, le pèlerinage à La Mecque, l'une des 5 dévotions que le Musulman doit effectuer.

Il en reviendra près de trente ans plus tard pour conter le récit de son voyage au Sultan de Fez, les carnets remplis de notes et de dessins pour preuve de ses dires. De pèlerin, Ibn Battûta devient qadi (juge) auprès d'éminents princes, ambassadeur jusqu'en Chine, homme à femmes aussi...

Carnets de voyages

Un fervent croyant aussi qui sans cesse fait référence à Dieu et aux écritures dans ces pérégrinations. "Je ne suis qu'un pauvre voyageur qui veut se rapprocher de Dieu pour le connaitre. L'invocation est ce qui rapproche le plus l'homme de son créateur. Mais mes dessins, mes observations m'ont amené à le côtoyer dans ce qu'il est de plus intime", dit-il en chemin à l'un de ses compagnons de route.

"Ibn Battûta n'est pas un historien, ni tout à fait un chroniqueur. Il est avant tout un voyageur."
Ali Benmakhlouf
Philosophe, Professeur à l'université de Paris-Est

"J'ai pris la liberté de faire d'Ibn Battûta un dessinateur de carnets de voyage. La religion musulmane proscrit généralement la représentation de la nature et plus encore de l'homme. Mais Ibn Battûta est adepte du Soufisme qui le permet", note Joël Alessandra.

Et là où le scribe du Sultan affiche un scepticisme certain à l'égard des propos de Battûta, le monarque de Fez le laisse dire, l'écoute avec passion et fait consigner ces aventures, "qui méritent d'être conservées". La Rihla, le périple de Ibn Battûta reste encore aujourd'hui un monument de la littérature arabe. Et c'est sur des adaptations récentes de Lofti Akalay que Joël Alessandra se base.

Ambassadeur

Battûta a parcouru l'Afrique du Nord, l'Égypte, le Moyen-Orient, de la Méditerranée à l'Euphrate, l'Océan Indien et les côtes d'Afrique de l'Est, et jusqu'en Chine. "Au XIVe siècle, la religion musulmane s'étendait dans toutes ces contrées. Le croyant était donc accueilli partout comme un ambassadeur", fait remarquer Alessandra.

"Il y a clairement une mise en abyme entre le récit de Battûta et le mien. Nous sommes des voyageurs curieux. Et je ne me déplace jamais sans des carnets de croquis."
Joël Alessandra
Dessinateur de BD

Certes, Ibn Battûta prend quelques fois des libertés avec la réalité. Il raconte les choses telles qu'il aurait pu les voir (les Pyramides ne sont-elles pas coniques à ses yeux), telles qu'on les lui a racontées ou encore telles que sa mémoire les enjolive ou les filtre.

Mais qu'à cela ne tienne. Comme l'a bien compris le Sultan, "dans sa grande sagesse", qu'importe la véracité précise des faits, reste la poésie et la magie du conte et du récit de voyage. Et la douceur et la musique de la langue arabe, reproduite aussi fidèlement que possible par Alessandra et Akalay.

Comme le dit le philosophe Ali Benmakhlouf, professeur à l'Université de Paris-Est, en préface de ce magnifique livre, "Ibn Battûta n'est pas un historien, ni tout à fait un chroniqueur. Il est avant tout un voyageur, quelqu'un qui se déplace de lieu en lieu et qui raconte non seulement ce qu'il a observé, mais aussi ce qu'on lui conte". Et c'est justement ce mélange qui donne tout le merveilleux de ce récit.

Mise en abyme

Qui d'autre donc que Joël Alessandra pour mettre en lumière la magie de ce récit. L'auteur, délicieux aquarelliste, est coutumier du genre. "Petit-Fils d'Algérie", "Errance en Mer rouge", "Le Périple de Baldassare", "Ennedi, la beauté du monde", ou même "La force des femmes" et "Lady Whisky", sont autant de récits et de carnets de voyage, parfois à l'état presque brut. Le fruit de ses propres voyages aussi et de ses rencontres.

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"Il y a clairement une mise en abyme entre le récit de Battûta et le mien. Nous sommes des voyageurs curieux. Et je ne me déplace jamais sans des carnets de croquis", reconnaît Alessandra. "Dans le travail d'adaptation, je me suis d'ailleurs focalisé sur les endroits que j'avais également traversés. Le Maghreb, le Moyen-Orient, l'Inde, les Maldives, la Chine... Nous avons sillonné les mêmes contrées à quelques siècles d'intervalle."

Biographie/Documentaire

"Les Voyages d'Ibn Battûta"

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

Joël Alessandra et Lotfi Akalay

Dupuis (Collection Aire Libre), 248 p, 29,9 €

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