BD | La Bulle du vendredi

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Ayroles et Guarnido agencent un récit précis comme une horloge suisse. Redoutable tant dans la complexité du scénario que dans la magnificence du dessin.

Alain Ayroles, avec "De Cape et de crocs", et Juanjo Guarnido avec "Blacksad", sont des monstres du récit animalier. Capables l’un et l’autre de donner vie à des personnages anthropomorphes avec un dynamisme et une drôlerie sans pareille. Mais là, non! Quitte à travailler ensemble, l’un et l’autre avaient posé comme base de ne pas faire un nouveau récit fait d’animaux doués de parole et de réflexion. Et ce n’était pas le seul point sur lequel ils se sont trouvés!

Donc pas animalier, mais haut en couleurs, plein d’aventures, de bagarres et de rebondissements. "Du picaresque!", confirme Guarnido de son accent chantant. "On s’inscrit dans la lignée de Don Quichotte", renchérit Ayroles. Mais par respect pour le personnage et son auteur Cervantes, les deux compères s’interdisent d’en faire une suite. Mais à la même époque ou presque, furent écrites les aventures de don Pablos de Segovie par Fransisco Gomez de Quevedo. Tout aussi truculent! Gomez en avait promis une suite aux Amériques, les Indes de l’époque, mais sans jamais l’écrire.

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Guarnido et Ayroles s’engouffrent dans cette brèche, pour narrer ces nouvelles aventures de don Pablos en respectant les codes du genre: l’histoire d’un gueux qui se joue des Grands, racontée à la première personne. Et celle de don Pablos vaut son pesant d’or. Celui de l’Eldorado évidemment. Balancé par-dessus le bord du galion qui l’emmenait aux Indes, Pablos s’emploie surtout à survivre et à grimper l’échelle sociale… sans en foutre une ou le moins possible. Rude tâche! Mais c’est sans compter sur son courage (si, quand même) et surtout sur sa roublardise. Parce que l’homme est habile. Et il finira effectivement au plus haut de l’appareil en roulant tout le monde dans la farine. Mais tout est dans la manière, dont nous ne dirons rien!

Parce que le récit d’Ayroles est remarquablement ouvragé et articulé dans une imbrication de tiroirs et de coulisses qui le fait passer de l’aventure au polar et inversement. "Ce style de récit en poupées russes existait déjà à l’époque. On lui donne une touche plus actuelle avec quelques références. Un exercice assez jouissif!"

Tout comme l’est la lecture, qui donnera au lecteur un réel plaisir à la première… et plus encore à la deuxième tant il y a d’arcanes et de liens ténus à découvrir entre les scènes suivant qu’elles sont vécues ou racontées par un personnage différent. "Ce n’est pas un livre facile, il faut pouvoir rentrer dedans et s’impliquer un peu", admet Ayroles qui avoue avoir corrigé encore l’un ou l’autre détail sur les bleus d’impression pour être sûr que tout colle parfaitement. "C’est une mécanique de précision. Il ne peut y avoir le moindre grain de sable!" Mais le récit est parfaitement fluide et c’est un vrai plaisir de découvrir comment les éléments sont amenés… et comment on s’est fait avoir!

La richesse du scénario est à la hauteur du talent graphique de Guarnido. On connaissait déjà son coup de crayon vif et dynamique. Il se révèle ici chatoyant, oscillant sans cesse entre le réalisme et la caricature. Ses personnages sont particulièrement recherchés. "Je me suis plongé dans l’œuvre des grands peintres espagnols du XVIIe. L’époque est assez particulière. Ce ne sont plus les Conquistadores. C’était assez jubilatoire de trouver la bonne physionomie pour le bon personnage. Pour Olivares, le ministre du roi Philippe IV, je me suis inspiré des peintures de l’époque mais aussi de Jean-Pierre Raffarin pour la stature. Et le résultat m’a bien plu", confie-t-il. Et ce n’est qu’un des personnages de cette galerie innombrable. Ses nains bouffons notamment semblent en effet tout droit sorti d’un tableau de Velasquez mais sont redoutables de drôlerie et de vérité. Et ses personnages évoluent dans des décors, de jungle, de montagne, de ville, de salons ou de basse-fosse rutilants.

"Les Indes Fourbes"

Note: 5/5


Ayroles et Guarnido, Delcourt, 160 p. 34,90 euros

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