Boire sa vie jusqu'à la dernière goutte avec Gianfranco Calligarich

«Le dernier été en ville», de Gianfranco Calligarich, chez Gallimard.

Gallimard traduit un chef-d'œuvre de la littérature italienne, roman mélancolique illuminé par le charme de l'intelligence et le sens de la répartie d'esthètes allergiques à la modernité et au snobisme.

Dire que nous n’aurions peut-être jamais lu ce chef-d’œuvre sans l’acharnement des bouquinistes italiens à le maintenir vivace durant quarante ans alors qu'il était épuisé dès sa parution. Gallimard le traduit aujourd'hui pour notre plus grand bonheur.

Roman

«Le dernier été en ville»
Gianfranco Calligarich

Traduit de l'italien par Laura Brignon, 213p., Gallimard, 19 euros.

Note de L'Echo: 5/5

Dès la première ligne de ce premier roman de Gianfranco Calligarich (°1947), qui fera carrière à la télévision et au théâtre, nous savons que sous une apparente désinvolture, le narrateur attend de l'existence une exigence de style et de beauté, que l'époque va décevoir. Qu'importe pourvu qu'il y ait l'ivresse. Constante, elle donne au récit une démarche chaloupée et une distance pleine d'esprit. L'alcool temporise les déceptions mais auréole les rares instants de flamboyance. Parmi eux, la joie d'envoyer paître les cuistres avec panache, et un coup de foudre irraisonné.

Vaguement journaliste, sportif par nécessité, aspirant scénariste pour un cinéma italien qui dans les années soixante lorgne déjà vers le commercial et la vulgarité, Leo ne sait comment entrer dans la vie active. Mais le souhaite-t-il? À trente ans, seule la perfection le touche, celle de la mer, celle des poètes, Cavafis en particulier, et celle d'Arianna, belle oisive, dépensière, instable, fêlée et renversante.

Rome, qu'on massacre à coup de bulldozer, est le décor de cette dolce vita existentialiste pleine de fantaisie; la piazza Navone en particulier, axe autour duquel tourne cette ronde d'été.

Il y a du Scott Fitzgerald dans cette désespérance classieuse et empathique, du Proust dans l'atmosphère oiseuse de la faune romaine qui trompe son ennui par un luxe sans goût.

Leo voit partout les stigmates d'une modernité à laquelle il ne se résout pas. «Car si je n'étais pas au courant, on était nés au moment où vieille et belle Europe mettait au point sa tentative de suicide la plus lucide, soigneuse et définitive.» Leo et son ami Graziano appartiennent à une espèce disparue, «les derniers des Mohicans». Leurs pères se tuaient au travail ou à la guerre, eux ne voient aucune raison de se mettre en péril pour une civilisation qui se flingue toute seule. Leur seule contribution à l'entreprise de démolition générale est leur impuissance, ce «je-préfèrerais-ne-pas» à la Melville, et d'anticiper leur fin avec autant de traits d'esprit que de whisky.

La plus élégante des ironies émaille ce roman mélancolique illuminé par le charme de l'intelligence et le sens de la répartie d'esthètes allergiques au snobisme.

Un couple sur une Vespa dans les rues de Rome en 1965. ©BELGAIMAGE

Il y a du Scott Fitzgerald dans cette désespérance classieuse et empathique, du Proust dans l'atmosphère oiseuse de la faune romaine qui trompe son ennui par un luxe sans goût. Leo trompe le sien par les livres, Henry James, Dylan Thomas, en livres d'occasion, «parce qu'on peut voir à l'avance avec une relative certitude si ça vaut le coup de les lire», assure-t-il à Arianna. «Je dis que je cherchais des miettes de pain ou de gâteau entre les pages parce qu'un livre lu en grignotant est forcément un bon livre.»

Assurément, vous en trouverez dans cette déchirante merveille, l'ultime été d'un homme qui emporte avec lui sa bibliothèque et la fragilité du monde vivant.

"Le dernier été en ville" roman culte de Gianfranco Calligarich

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