interview

Boualem Sansal: "L'Occident est en déclin, il se délite"

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Faisant dialoguer musique et philo, les "Rencontres inattendues" de Tournai font voyager la pensée du Japon à l’Afrique qui s’exprime par la voix forte de Felwine Sarr ou de Boualem Sansal.

La philosophie ne semble en effet jamais si passionnante et si nécessaire que lorsqu’elle vit à travers des croisements et des rencontres, en développant cet ancrage dans le monde et la réalité qui lui a trop souvent fait défaut. À l’affiche cette année, on retrouve notamment l’auteur algérien Boualem Sansal. Le dimanche, une lecture musicale de son dernier roman "Le train d’Erlingen" (Gallimard) aura lieu dans la cour de l’évêché. Samedi, en plus d’une discussion autour du fanatisme et de la littérature, il présentera "L’Hôte" d’Albert Camus, dont l’histoire se déroule en Algérie. Avant ce week-end qui s’annonce donc bien chargé (lire encadré ci-dessous), nous sommes revenus avec lui sur les événements récents qui ont secoué son pays, l'Algérie.

"La philosophie n’est plus enseignée et elle ne l’est plus parce que l’économie moderne n’en a pas besoin, elle est dirigée par des ordinateurs."

Quel bilan dressez-vous de ces six mois de remise en cause presque quotidienne du pouvoir en Algérie? Aviez-vous vu venir cette révolution?
La coupe était pleine depuis longtemps. Depuis toujours en fait et surtout depuis l’arrivée au pouvoir de M. Bouteflika qui, dès son investiture par l’armée, s’est comporté comme un monarque de droit divin et a fait exploser la corruption. Pourquoi les Algériens n’ont-ils jamais réellement réagi pour mettre fin à cette dérive? La raison est que tous ont le fait le calcul qu’ils y perdraient beaucoup plus qu’ils n’y gagneraient. En Algérie, le pouvoir détient tous les leviers de l’économie, c’est lui qui donne du travail, c’est lui qui loge les gens, qui les soigne gratuitement, qui les forme, qui les distrait. Grâce à la rente pétrolière, il soutient massivement les produits alimentaires, les médicaments, les transports, l’essence, l’électricité, le gaz, l’eau, et tout le reste, jusqu’aux loisirs. Le prix en était la soumission. Les Algériens étaient piégés. Toutes les révoltes qui ont pu se manifester ici et là ont été durement réprimées et ensuite éteintes par de nouvelles subventions qui venaient rendre les Algériens encore plus dépendants du pouvoir et de son épuisante et terrifiante administration. Le miracle est venu de M. Bouteflika lui-même: il a osé briguer un cinquième mandat présidentiel alors qu’il était malade et grabataire depuis plusieurs années et qu’il avait ruiné le pays pour les cinquante prochaines années. C’en était trop, l’humiliation a étranglé le peuple. Nous savions tous que la révolte était dans l’air, qu’elle était imminente. Ce que nous ne savions pas, que personne n’avait même jamais rêvé, c’est que la révolte se fasse de cette façon: dans l’union, dans le calme, de manière civilisée, festive, décidée et très claire dans ses exigences: le départ du système, de tout le système, de ses hommes et de ses lois et la souveraineté au peuple.

"Deux moyens pour changer le monde: la catastrophe ou la philosophie. Problème: il n’y a plus de philosophes. Il n’y a que des commentateurs que personne n’écoute."

Quel avenir pour ce mouvement?
À ce jour, le pouvoir n’a rien cédé aux manifestants et les manifestants n’ont rien cédé devant ses menaces. C’est le bras de fer, qui se durcit de semaine en semaine. On va tout droit vers la confrontation. Le chef de la junte militaire fait de la surenchère dans ses menaces et la population monte d’un cran et menace de passer à la désobéissance civile dès la rentrée. L’économie qui est moribonde collapsera et viendra dramatiser la crise. À mon avis, l’armée finira par se diviser car la question qui se pose aujourd’hui à ses chefs est celle-ci: iront-ils jusqu’à rééditer Octobre 88 et tirer sur les manifestants? La destitution du chef d’état-major qui fait preuve d’un entêtement criminel est une hypothèse tout à fait possible. On sent que ses pairs de l’état-major rechignent à le suivre dans son pari. Son départ détendrait l’atmosphère et permettrait l’ouverture de négociations entre l’armée et la rue. On irait alors vers un scénario à la soudanaise.

Craignez-vous une prise du pouvoir par les islamistes?
Les islamistes ne sont pas acteurs dans cette crise, leur agenda est autre. Les islamistes algériens ne cherchent plus à prendre le pouvoir par les armes ou même par les élections, leur objectif est l’implantation en profondeur du salafisme dans la société et sur ce plan, ils réussissent merveilleusement, la chose se répand dans le pays comme feu dans la brousse. Ils ont redécouvert la force de la prédication, de l’entrisme, de la politique des petits pas, de l’usure, de la manipulation, de l’Internet et des réseaux sociaux, comme ils le font si bien en Europe. Un jour, ils seront au pouvoir sans rien faire pour le prendre, et sans doute ne le voudraient-ils pas, ils chargeraient un technocrate de gouverner à leur place.

"L’Occident a perdu sa capacité à comprendre le monde hors Occident et à l’influencer ou à le contrôler. Il regarde le monde avec les yeux de ses technocrates, qui ne sont pas très aigus."

La situation des intellectuels est-elle en train de changer? Comment se sont-ils majoritairement positionnés?
Les intellectuels sont hors-jeu. Les manifestants les rejettent, ou les regardent pour ce qu’ils ont toujours été: des intellectuels hors-sol, sans lien avec le peuple, ou, pis, une caste au service du pouvoir. Le pouvoir les ignore sachant qu’ils n’ont pas l’oreille du peuple. Ils ont du mal à exister par eux-mêmes en ce moment. Certains font des efforts pathétiques pour attirer l’attention de l’une ou l’autre partie et multiplient les offres de service. Malgré les risques encourus, les journalistes, eux, réussissent à se faire entendre. En tout cas ils relaient correctement les slogans des manifestants et la menace de l’armée.

Comment jugez-vous l’attitude de l’Occident par rapport à ce mouvement et, plus généralement, par rapport à ce qu’on a appelé les "printemps arabes"?
L’Occident est en déclin, il se délite, il a perdu sa capacité à comprendre le monde hors Occident et à l’influencer ou à le contrôler comme il l’a longtemps fait par la colonisation, le néo-colonialisme, ou à distance par les structures internationales qu’il contrôle (Conseil de sécurité, FMI, Otan, etc.). Cela est dû à mon avis au fait que l’Occident s’est ‘technocratisé’, il regarde le monde avec les yeux de ses technocrates, qui ne sont pas très aigus. Que ce soit face au monde arabo-musulman, ou l’Iran ou l’Afrique, ou la Chine, l’Occident est réduit à l’expectative. Il attend de voir ce qui va arriver pour finalement ne pas savoir quoi faire. Son attitude par rapport aux "printemps arabes", et par rapport à l’expansion de l’islamisme dans le monde et en Occident, montre bien l’affaiblissement de ses capacités d’analyse et d’action stratégiques.

Y a-t-il une place pour la philosophie dans ce contexte?
Je ne vois que deux moyens de créer de l’énergie pour changer le monde: le premier est d’attendre la catastrophe. Une fois-là, elle nous forcera à réfléchir et à agir. "À quelque chose, malheur est bon". L’autre est la philosophie. Sa puissance est extraordinaire, elle l’a montré au cours de l’histoire. Le problème est qu’il n’y a plus de philosophes, ou très peu et, en vérité, ce sont des commentateurs, personne ne les écoute. Le problème est grave, la philosophie n’est plus enseignée et elle ne l’est plus parce que l’économie moderne n’en a pas besoin, elle est dirigée par des ordinateurs.

Une inattendue au programme: l'Afrique 
 
Si l’on peut parfois reprocher aux "Inattendues" un petit côté "new age" ainsi qu’un éclectisme un peu fourre-tout, cette édition, qui se tiendra ce week-end, à Tournai, prend ouvertement le parti de s’internationaliser et a pour ambition de faire voyager la philosophie hors des contrées occidentales.

Comme l’explique Didier Platteau, programmateur du festival: "C’est un festival qui nous fera voyager du Japon jusqu’au Sénégal en passant par l’Algérie." C’est pourquoi notamment la présence de Boualem Sansal est si importante: "Il correspond à l’ADN du festival qui s’ouvre à toutes les cultures, loin donc des fanatismes. Sa position radicale et courageuse, son talent d’écrivain, sont de bonnes raisons pour privilégier son passage à Tournai. À noter également qu’il a accepté de rencontrer les associations des jeunes de la ville sur le thème de la désobéissance civile, d’autant qu’il parle de son initiateur, le penseur américain Henry David Thoreau, dans son dernier roman."

Des penseurs aux 4 coins du Continent africain

Mais ce qui fait la nouveauté indéniable de cette édition, c’est la présence de l’Afrique subsaharienne: "L’Afrique noire n’avait jamais été mise en valeur dans le festival", ajoute Platteau. Aujourd’hui, un nombre important de penseurs s’affirment aux quatre coins du Continent africain. Philosophe, économiste et musicien, Felwine Sarr fait partie de cette nouvelle génération de philosophes. Il sera indéniablement l’un des invités phare de cette édition. Lui qui a notamment coordonné le rapport commandé par Emmanuel Macron concernant la restitution du patrimoine africain, estime qu’il faut repenser les équilibres entre économie et écologie à partir de la situation africaine, qui n’a précisément pas mené le processus d’industrialisation à terme comme le reste du monde.

Dans cette reconfiguration économico-politique qui est en train de s’engager un peu partout sur la planète, c’est sur le continent africain que se dessine, selon lui, l’avenir de l’humanité. Creuset de nouvelles utopies (il parle d’"Afro- topia"), l’Afrique serait porteuse d’un nouvel universalisme. Longtemps tenue à l’écart des débats, subissant toujours les effets dévastateurs de la colonisation, l’Afrique, continent en pleine mutation, pourrait aujourd’hui éclairer d’une autre lumière les enjeux auxquels nous faisons face.

Samedi, à 16 heures, il sera le principal animateur du débat "Comment habiter le monde différemment" en référence à son livre éponyme. Il animera également le spectacle de clôture, dimanche, à 18 heures, qui sera assuré par le chanteur et joueur de Kora Ablaye Cissoko et le trompettiste de Jazz Volker Goetze.

À cette occasion, Felwine Sarr jouera de la guitare. "C’est une première dans notre festival d’avoir un philosophe musicien. Il exprime à lui seul le concept de notre événement!", se réjouit Didier Platteau.

Du vendredi 30/8 au dimanche 1/9, à Tournai: lesinattendues.be

 

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