C.E. Morgan joue la partition d'une vie en sourdine

©Guy Mendes/Gallimard

Finaliste du Prix Pulitzer en 2011, Catherine Elaine Morgan excelle, dans "Tous les vivants", à incarner deux jeunes à vif, jetés dans une existence qu’ils ne désiraient pas.

Dès la première phrase de "Tous les vivants", la poussière et la chaleur écrasante du Kentucky saisissent le lecteur, et pèsent sur Aloma. Elle est venue rejoindre Orren, qu'elle vient de rencontrer, attirée par la présence d'un piano dont il lui a parlé. Quatre phrases plus loin, nous découvrons qu'il est aussi déglingué que la ferme. Elle pourrait repartir mais pour aller où? Sans travail, sans argent ni famille, ici vaut là-bas. Au rêve, la détermination d'Aloma à toujours préféré le possible.


Pour exprimer ces sentiments avec tant de force, entre volonté et résignation, on se dit que l'auteur a appris, elle aussi, à les surmonter. Et on découvre en surfant sur le net qu'en effet, Catherine Elaine Morgan (née en 1976) a, comme son personnage, été élevée dans un collège pour enfants pauvres, en échange de travaux d'entretien, avant de suivre un master en musique et théologie au Havard Divinity School où elle a commencé ce premier roman d'une exceptionnelle puissance. Il fut suivi par "Le sport des Rois" (Folio), aussi remarquable.

Taiseux, noué, scrutant la pluie qui ne vient pas, Orren sort tout droit d’un roman de Steinbeck, avec ce visage vieilli avant l’heure des paysans photographiés pendant la Grande Dépression.


L'écriture semble trempée dans un jus de tabac, celui qu'Orren tente de faire pousser dans la petite exploitation endettée qu'il reprend après la mort brutale de ses parents. C'est là que débarque Aloma, aussi jeune que lui. Ils se sont croisés à la sortie de l'orphelinat où elle a grandi et développé un talent surprenant pour l'instrument. Un talent à vif, indompté, comme elle. Mais le piano promis est inutilisable; c'est à l'église de la congrégation locale qu'elle pourrait en jouer, à condition de mentir un peu. Suivent des pages brillantes sur le poids, mais aussi la délivrance de cette religion exercée par des pasteurs-fermiers, qui, eux aussi, livrent un combat, font face aux impôts, à Dieu et à leur mère…

Sur ce lieu sans horizon, caracolent Shubert et Bach

"Pour tous les vivants, il y a de l'espérance; et même un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort", dit l'Ecclésiaste dans son verset 9.3, repris en incipit. Tel sera le combat de ces deux êtres solitaires et âpres, livrés à un avenir qu'ils ne maîtrisent pas.


Orren met sa vie dans le sillon de celle de son frère et de sa mère, morts après le père, et arrimés à cette terre ingrate. Il n'y connaît rien, doit tout apprendre. Taiseux, noué, scrutant la pluie qui ne vient pas, il sort tout droit d'un roman de Steinbeck, avec ce visage vieilli avant l'heure des paysans photographiés par Walker Evans ou Dorothea Lange pendant la Grande Dépression. Elle, tente de trouver sa place dans l'ombre d'une famille aux visages souriants, de vivants en sursis sur des photos décolorées.

Sur ce lieu sans horizon, caracole la musique de Schubert, de Bach, qu'elle fredonne pour elle-même en parcourant du doigt ses partitions.

C.E. Morgan excelle à incarner ces deux jeunes à vif, jetés dans une existence qu'ils ne désiraient ni l'un ni l'autre. Et sur ce lieu sans horizon, caracole la musique de Schubert, de Bach, qu'elle fredonne pour elle-même en parcourant du doigt ses partitions. Des notes, qui elles aussi "luttaient pour se faire une place" et apportent un contrepoint vibrionnant au silence et à l'immobilité.

"Alors elle trouva son rythme dans la maison, et c'était le rythme du jeu; lorsqu'elle trainait les tapis jusqu'à la pelouse noire à l'arrière, là où les fils d'étendage étaient suspendus près du saule, elle les battait en rythme avec le balai. Elle les battait sur un 3/4, elle les battait sur un 4/4…"

Son nouveau roman

"Tous les vivants". C.E. Morgan

Note de L'Echo: 5/5

Traduit de l'anglais par Mathilde Bach, Gallimard, 241p.,19 euros.

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