Camila Sosa Villada: "Notre corps est notre patrie"

L’autrice transsexuelle Camila Sosa Villada a obtenu le prix littéraire Sor Juana Inès de la Cruz. © doc ©doc

Dans "Les Vilaines", Camila Sosa Villada donne aux femmes transsexuelles une visibilité et une esthétique littéraire puissante.

N’imaginez pas lire "Les Vilaines" ("Las Malas") en ne savourant que kitch, bons mots et exubérance fofolle pour faire l’impasse sur la condition réelle de la communauté trans. Elles, les premières portent sur elles-mêmes une lucidité et une ironie de résistance qui serrent le cœur. Car ces "travesties" sont avant tout des femmes, des jeunes filles, des enfants nées par erreur dans un corps de garçon. Pour le dire, l’une d’elles prend la plume avec un talent éclatant et la volonté de sortir de l’ombre et du bois, dans tous les sens du terme. Ses personnages, prostituées par nécessité et par goût des hommes, trébuchent sur leurs talons aiguilles, dissimulent leur barbe naissante sous du savon blanc, se saoulent pour affronter les périls de la nuit mais veillent en sœurs les unes sur les autres ou bien s’écharpent. Tout les menace, le Sida, la déchéance, l’ostracisme, l’humiliation, la misère noire et la mort qu’elles affrontent avec un courage et une joie de vivre hors du commun. Et ce n’est pas le moindre des mérites de ce premier roman que de nous ouvrir les yeux sur nos propres préjugés et ignorances.

Camila Sosa Villada est l’une d’entre elles et a porté haut les "tares" de sa pauvreté, de ses traits indigènes dans une société raciste, de sa sexualité bigarrée, avant d’assumer son statut de romancière reconnue par un prix littéraire mexicain, le Prix Sor Juana Inès de la Cruz, une nonne du XVIIᵉ, entrée dans les ordres pour échapper à sa condition et devenir la lettrée qu’elle voulait. Une autre sororité en somme.

Tout les menace, le Sida, la déchéance, l’ostracisme, l’humiliation, la misère noire et la mort qu’elles affrontent avec un courage et une joie de vivre hors du commun.

Le déni de nos sociétés normées

Au-dessus de la faune interlope de Cordoba trône une mamma fellinienne, Tante Encarna, plus de cent ans au compteur, bosselée par les injections d’huile de moteur et par les balles incrustées dans le corps. Cette madone siliconée arrachera à la mort un nourrisson trouvé dans un berceau de ronces et d’épines pour lui donner un amour farouche, clandestin, interdit, "son enfant dans un bras et sa carabine dans l’autre".

Sous le folklore apparaît la violence du déni de nos sociétés normées et hypocrites, car la perversion ici est à l’évidence du côté des représentants de l’ordre, des clients honteux, des voisins et des familles. "Tu vas finir dans un fossé me disait mon père à l’autre bout de la table"; "Tu as le droit d’être heureuse nous disait Tante Encarna depuis son fauteuil dans la cour." Deux visions de la vie entre lesquelles ces femmes doivent grandir, s’inventer, s’assumer dans les marges d’une existence qui ne leur en reconnaît aucune.

Roman

Camila Sosa Villada, Métailié,

203 p, 18,60 euros.

Note de L'Echo: 5/5

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