Camille Kouchner, auteure: "Je vais te montrer. Tu vas voir, tout le monde fait ça"

"Il est venu dans mon lit et il m’a dit: 'Je vais te montrer. Tu vas voir, tout le monde fait ça.' Il m’a caressé et puis tu sais…" Extrait de "La Familia grande". ©AFP

Dans "la Familia grande", la juriste Camille Kouchner affirme que son frère jumeau a subi, à l’adolescence, des abus sexuels de la part de leur beau-père, le politiste Olivier Duhamel. Un récit bouleversant sur l'omerta qui entoure l’inceste.

C’est l’histoire d’une famille presque parfaite. C’est l’été à Sanary, dans le Var, à la fin des années 80: une grande maison, les pins parasols et les oliviers, les murets en pierre, le chant des cigales, la couleur ocre de la terre,  la lumière éclatante. Il y a là la famille et les amis de la famille, une sacrée bande: "la Familia grande", comme dit Camille Kouchner. "Tous les étés: des parents hilares et des enfants fous de liberté."

Récit

"La Familia grande"
Camille Kouchner

Éditions du Seuil, 208p. 18 euros.

Note de L'Echo: 5/5

L’hôte des lieux est son beau-père, un célèbre constitutionnaliste. Se croisent là-bas des "universitaires, philosophes, sociologues, professeurs de droit, juristes, magistrats, avocats, bientôt ministres". On se baigne (le plus souvent à poil), on joue à la pétanque, au tennis, au Scrabble et au Poker. 

"L’heure du dîner est celle qui laisse place aux plus grands débats, aux plus grands éclats de rire. Sous la pergola, les parents. Ils discutent des heures, refont le monde, se connaissent par cœur". On parle de Marx et de De Gaulle, de Mao et de Regis Debray, "du suffrage universel et des pouvoirs du président de la République". Ce sont les années Mitterrand ("la gauche en étendard").

"À Sanary, certains des parents et enfants s’embrassent sur la bouche. Mon beau-père chauffe les femmes de ses copains. Les copains draguent les nounous. Les jeunes sont offerts aux femmes plus âgées."
Camille Kouchner
Dans "La Familia grande"

Les cigarettes et les verres de rosé s’enchaînent lors de ces longues discussions crépusculaires de haute volée. Plus tard, au bord de la piscine, les paroles laissent place à des slows lascifs, à l’écoute des tubes du moment.

Sous la plume de Camille Kouchner, fille du médecin et homme politique français Bernard Kouchner et de l’écrivaine et politologue Évelyne Pisier, ces étés-là ressemblent à la "dolce vita". Les plaisirs du corps et de l’esprit se mêlent dans une atmosphère d’utopie joyeuse et colorée: "Manger, respirer, jouer, étudier, plonger, rêvasser, tout est politique."

Un vent de liberté souffle, de liberté sexuelle aussi: "À Sanary, certains des parents et enfants s’embrassent sur la bouche. Mon beau-père chauffe les femmes de ses copains. Les copains draguent les nounous. Les jeunes sont offerts aux femmes plus âgées."

Camille Kouchner, invitée exceptionnelle de La Grande Librairie.

Le procès de la gauche caviar

Mais un jour, tout bascule. Le frère jumeau de Camille Kouchner lui parle de leur beau-père: "Il est venu dans mon lit et il m’a dit: 'Je vais te montrer. Tu vas voir, tout le monde fait ça.' Il m’a caressé et puis tu sais…"  L’horreur et l’innommable s’immiscent dans la maison du bonheur. "Il me dit aussi: 'Respecte ce secret'. Je lui ai promis, alors tu promets. Si tu parles, je meurs. J’ai trop honte. Aide-moi à lui dire non, s’il te plaît." La tension dramatique évolue alors crescendo.

"J’avais 14 ans et j’ai laissé faire (…). J’avais 14 ans, je savais et je n’ai rien dit."
Camille Kouchner
Dans "La Familia grande"

Cette histoire de famille où les adultes se mélangent aux enfants dans une espèce d’innocence festive devient ainsi l’histoire d'un secret et d’une emprise qui vont progressivement tout détruire. C’est aussi l’histoire d’une certaine gauche, de la déliquescence de ses idéaux: "Dès 1990, la gauche révolutionnaire cède à la gauche caviar. Le pouvoir rapporte. Il n’est plus question d’école publique pour les petits."

Enfin, c’est le récit de la culpabilité, qui rend malade: "J’avais 14 ans et j’ai laissé faire (…). J’avais 14 ans, je savais et je n’ai rien dit." Dans ce genre de situation, la mémoire a ses zones d’ombre et bien souvent trébuche, mais qu’importe: les phrases de Camille Kouchner se tiennent droites, toujours plus justes et plus tranchantes. Cet homme, elle ne le nomme pas. Au début, il est le "beau-père adoré" et ensuite, "l’autre".

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©Photo News

Coup éditorial

Mandarin de Sciences Po et figure du monde intellectuel parisien, il s’agit du constitutionnaliste Olivier Duhamel. La semaine dernière, il a mis fin à l'ensemble de ses fonctions ainsi qu'àses collaborations médiatiques. Le parquet de Paris a annoncé ouvrir contre lui une enquête pour "viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur un mineur de 15 ans".

«Petit, mon frère m'avait prévenue: “Tu verras, ils me croiront, mais ils s'en foutront complètement.” Merde. Il avait raison.»
Camille Kouchner
Dans "La Familia grande"

L’ouvrage, dont la sortie a été un secret bien gardé, est aussi un coup éditorial. Difficile de ne pas voir, en effet, dans ce récit l’écho d’un phénomène amorcé il y a près d’un an par l’éditrice Vanessa Springora avec "Le Consentement" (L'Echo du 11/1/2020), livre dans lequel elle dénonçait les agissements de l’écrivain Gabriel Matzneff, avec lequel elle a eu des relations sexuelles lorsqu’elle avait à peine 14 ans.

Plus récemment encore, le philosophe Raphaël Enthoven accusait son beau-père de lui avoir fait subir des violences dans "Le temps gagné", un livre autobiographique aux allures de grand déballage médiatique (Le Monde du 10 septembre 2020).

Mais bien au-delà de la stratégie éditoriale qui consiste à mettre en avant un drame intime qui concerne des personnalités publiques, le livre de Camille Kouchner est une réussite littéraire incontestable, qui amène enfin dans la lumière un sujet de société trop longtemps resté dans l'ombre.

Depuis une semaine, le livre s’arrache et provoque une onde de choc en France. "Petit, mon frère m'avait prévenue: 'Tu verras, ils me croiront, mais ils s'en foutront complètement.' Merde. Il avait raison." Grâce à quelques mots simples et percutants, la honte et la culpabilité ont subitement changé de camp. C’est aussi ça la puissance de la littérature.

Inceste | "Si tu parles, Papa va aller en prison"

Avec la sortie du livre de Camille Kouchner, va-t-on assister au #MeeToo des victimes d’inceste? Entretien avec Lily Bruyère coordinatrice de l’association "SOS inceste" à Bruxelles, qui existe depuis 1989.

En France, on parle de 10% de familles dans lesquelles il y aurait des faits d’inceste. Qu’en est-il en Belgique?

Il n’y a pas de chiffres en Belgique. Nous avons au niveau de notre petit service plus de 1.000 appels par an (1.255 appels téléphoniques pour 2019) et l'augmentation est en constante progression. Nous n'avons pas encore établi de données chiffrées pour 2020, mais les chiffres seront encore très certainement plus élevés. En temps normal, nous recevons  3 à 4 nouveaux appels par semaine. Depuis le premier confinement, nous recevons de 5 à 10 appels par semaine.

Il y a une véritable omerta au sujet du sujet de l’inceste au sein de la société?

Il y a trois formes de silence dans le cadre de l’inceste: d’abord, le silence de la victime, qui est plongée dans un état de sidération. Un enfant n’a pas toujours les mots. Mais, même quand il pourrait les avoir, d’autres processus font qu’il va se taire: le trauma en lui-même et le processus de défense qu’il met en place pour surmonter psychiquement ce qui s’est passé.

Et puis il y a le silence autour de lui: le double discours et les messages contradictoires de son entourage, qui brouillent la pensée de l’enfant. Par exemple, on va lui dire: "Si tu parles, Papa va aller en prison." C’est la loi du silence et du secret qui s’installe.

Enfin, il y a un troisième silence: notre société ne veut pas entendre parler de l’inceste. C’est un sujet qui met à mal le mythe de la bonne famille aimante. On préfère penser que l’inceste se produit dans les familles isolées ou défavorisées plutôt que dans une famille ordinaire. Ce que nous observons, c’est que l’inceste existe dans toutes les classes sociales, économiques et confessionnelles.

Pensez-vous qu’avec ce livre, on va assister à une libération de la parole?

Je l’espère. Il faut du temps pour parler, et beaucoup de courage. Il est important que les victimes dévoilent les agressions subies, mais il serait tout aussi important que l'État prenne ses responsabilités par rapport à cette problématique, car l'inceste constitue un véritable problème de santé publique. Si des améliorations incontestables ont été apportées depuis les affaires Dutroux et consort et les affaires de l'Église, un grand effort est encore à fournir du côté de la formation des professionnels qui encadrent les enfants aussi bien au niveau de la prévention que de la sensibilisation. - S. B.

Infos: sosinceste.belgique@skynet.be - 02/646.60.73

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