Camille Laurens: "Garçon, c’est un constat; garce, c’est un jugement: le mot devient mauvais en changeant de genre!"

La romancière française Camille Laurens. ©AFP

Dans son dernier roman largement autobiographique, Camille Laurens raconte ce que signifie naître fille, dans la langue et la société française des années 60: un "état de fille" dévalorisant – le miroir d’une époque…

Avec une maîtrise remarquable, qui restitue les grandes embardées de la vie tout en faisant résonner la petite musique des mots, la romancière, qui a pris cette année la place de Virginie Despentes à l’Académie Goncourt, retrace la vie de Laurence Barraqué, née en 1959, dans une famille de la petite bourgeoisie de Rouen. Très tôt, elle comprend, à travers le langage et l’éducation de ses parents, que la position des filles est inférieure
à celles des garçons...

Votre projet était-il en latence depuis longtemps ou est-ce #MeToo qui l’a suscité?

La question de la différence sexuelle, sociale, intime, de ce qui unit et sépare, est dans tous mes livres. Cela m’a toujours intéressée, dès «L’amour, roman», en 2003, où je raconte sur trois générations de femmes comment se transmet le féminin, comment on vit les événements qu’on attribue généralement aux femmes, à la sphère de l’intime – mariage, divorce – sur cent ans. Ce qui s’est formalisé de manière plus précise dans ce livre-ci, c’est la vision féministe en deux temps: les années 1970, que j’ai vécues adolescente – avec les luttes pour l’avortement et la contraception –, et le mouvement #MeToo, qui évoque des faits plus quotidiens de harcèlement.

"Certaines femmes me disent que j’ai quand même un peu chargé la barque, qu’elles ont eu une vie plus tranquille que mon personnage, qui ne leur paraît pas représentatif. Tant mieux pour elles!"
Camille Laurens
Autrice

Ce personnage de Laurence Barraqué témoigne de toute une époque…

Je n’ai pas inventé les événements. C’est une individualité qui traverse des choses tristement emblématiques de la condition féminine. Certaines femmes me disent que j’ai quand même un peu chargé la barque, qu’elles ont eu une vie plus tranquille que mon personnage, qui ne leur paraît pas représentatif. Tant mieux pour elles! Mais je pense que des femmes qui ont connu des attouchements, un avortement, il y en a des centaines de milliers. Il y a un travail de déconstruction en cours, notamment dans le domaine médical, où les femmes sont encore largement infantilisées. Cela fait peu de temps qu’on dénonce les violences gynécologiques. Les infirmières, les sages-femmes, sont soumises à une hiérarchie encore largement masculine.

Roman

«Fille»

♥ ♥ ♥ ♥

>Camille Laurens, Gallimard («Blanche»), 240p., 19,50 euros.

Ce que montre le livre, c’est que cette violence faite aux femmes est inscrite dans la langue, présente dans notre vocabulaire: il y a là un combat à mener pour la génération suivante?

Dans le langage courant, cette violence a toujours cours. Les jeunes en jouent beaucoup – «gros», «pédé» – et l’utilisent souvent au second degré sans se rendre compte que ça ne l’annule pas. C’est de la discrimination, un humour dont la portée infuse dans toute la société. Ça fait perdurer des schémas de pensée. On l’emploie tous les jours sans penser à ce qu’on reproduit. Garçon, c’est un constat; garce, c’est un jugement: le mot devient mauvais en changeant de genre! Le rôle des écrivains est important à cet endroit. Si l’écriture inclusive est impossible dans les romans, en revanche je trouve ça normal qu’on inclue enfin les femmes dans les documents officiels. À partir du moment où tout le monde sera conscient que la domination masculine est une règle de grammaire, et pas de vie, ça ira déjà mieux.

"Les jeunes en jouent beaucoup – «gros», «pédé» – et l’utilisent souvent au second degré sans se rendre compte que ça ne l’annule pas."
Camille Laurens
Autrice

Dans "Fille", il y a aussi un personnage masculin terrible: le père de la narratrice. Comment le montrer dans sa complexité, son humanité, sans le juger?

Il fait avec ce qu’il est et ce qu’on lui a inculqué, avec ce qui caractérise son époque. Certain.e.s lecteur.trice.s comprennent qu’on n’arrive pas à lui en vouloir, voire le trouvent plutôt attachant, tandis que d’autres ne comprennent pas pourquoi la narratrice ne se met jamais en colère. Cela traduit deux attitudes dans la vie: un effet de la sagesse qui vient avec le temps, une forme d’indulgence pour ce qui est humain. Ça me rappelle Oscar Wilde, qui dit que, quand on est enfant, on aime ses parents. Quand on grandit, on les juge; et, encore plus tard, il arrive qu’on leur pardonne…

Cette année, vous avez pris la place de Virginie Despentes à l’Académie Goncourt: qu’est-ce que cela représente pour vous, dans un jury où il n’y a que 3 femmes sur 9?

Mon projet est de présenter systématiquement les livres écrits par des femmes pour essayer d’élargir le champ représenté par l’Académie, où sont traditionnellement mis en avant des romans plutôt historiques, écrits par des hommes, où les femmes ont un rôle assez peu important. Je ne sais pas si j’y arriverai tout de suite: c’est un travail de longue haleine. Je n’ai pas à essayer de modifier toute une société mais juste l’esprit de quelques personnes. S’ils m’ont élue, c’est qu’ils sont perméables à cette idée. Ils auraient pu choisir quelqu’un d’autre!

Camille Laurens à l’école des filles - interview France Culture

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