Camus: "La seule façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste"

L'édition de 1947 de "La Peste" d'Albert Camus (c) Gallimard

C’est sans aucun doute le livre dont on parle le plus ces derniers temps : " La Peste ". Drôle de succès posthume pour Camus, dont on commémorait en janvier les 60 ans de la disparition.

Les classiques ne meurent pas, dira-t-on, mais encore faut-il les dépoussiérer. Pour la plupart d'entre nous, "La Peste" désigne le lointain souvenir (pas forcément heureux) d'une lecture scolaire obligatoire. Dans le contexte actuel de la crise du coronavirus, le livre prend évidemment un sens particulier. Depuis janvier, alors que le Covid-19 semblait encore ne concerner que la Chine, les ventes de l'ouvrage se sont littéralement envolé. Le nombre d’exemplaires vendus a ainsi été multiplié par quatre en France et par trois en Italie. Comment expliquer un tel phénomène ?

«C’est donc à la fois le récit d’un aveuglement collectif et un plaidoyer pour la redécouverte du commun. On peut tirer une grande leçon démocratique de ‘La Peste’.»
Maryline Maeso
Professeur de philosophie et essayiste

Selon Maryline Maeso, professeur de philosophie et essayiste, "deux questions se posent: ce que les gens cherchent dans ce roman et ce qu’ils y trouvent." Elle poursuit: "Les gens cherchent à se faire peur. Il existe un plaisir à alimenter la panique lorsque vous faites face à quelque chose d’inédit et d’inattendu. Or, "La Peste" est le récit clinique d’une épidémie. C'est le témoignage d'un docteur confronté à une maladie terrible qui frappe la ville d’Oran. Il observe avec précision les réactions des habitants et leurs comportements. Mais "La Peste" est surtout un miroir. C’est une analyse de la nature humaine, de sa grandeur et de ses faiblesses.

"La Peste" est surtout un miroir.

«Peut-être, répondit le docteur, mais vous savez, je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu'avec les saints. Je n'ai pas de goût, je crois, pour l'héroïsme et la sainteté. Ce qui m'intéresse, c'est d'être un homme.»
Camus
"La Peste"

"Si pendant longtemps, on a privilégié les lectures métaphysiques du roman (la peste en tant que symbole de l’absurde, de la finitude de l’homme ou encore du mal) et politique (la peste comme métaphore du fascisme), il semble aujourd’hui que nous  préférions l’interprétation la plus littérale. C’est le réalisme de Camus qui fait mouche à l'heure du coronavirus. On sait d'ailleurs qu’il a accumulé une documentation importante pour rendre son récit crédible jusque dans le moindre détail. Ce sens du détail, il le partage avec son personnage principal, le docteur Rieux: "Rieux est docteur. Il ne défend aucun programme politique, il n’obéit à aucune idéologie particulière: il veut simplement soigner les gens. C’est un héros ordinaire, lucide et profondément humain, qui fait son devoir sans rien espérer d’autre. Il est à l’image de l'ensemble du personnel médical qui se bat aujourd'hui contre le coronavirus. La figure du médecin chez Camus possède aussi une signification plus large: au delà du soin du corps physique, le médecin est celui qui soigne le corps social.

Camus, en 1947 (c) AFP ©AFP

Les similitudes avec la situation que nous vivons actuellement sont non seulement nombreuses, mais troublantes: "Camus montre, par exemple, combien il est difficile pour les gens de changer leurs habitudes. Ils continuent à fréquenter les cafés, à se balader dans la rue. Ils ne prennent pas la mesure de la situation. Ils ont l’impression que la peste va passer comme passe un orage. "Il traite aussi de l’invisibilité de la maladie:" Un des motifs centraux dans l’oeuvre de Camus est la lutte contre l’abstraction, qui détournent de l’humain. Or, l’épidémie est invisible. Tant qu’on ne la voit pas, elle n’est pas concrète. On se dit que ça n’arrive qu’aux autres. De la même manière, aujourd’hui, nous aurions besoin de montrer plus d'images des malades dans les hôpitaux  pour que les gens prennent réellement conscience de la gravité de la situation. "C’est également la gestion de l’épidémie par les autorités que Camus aborde: "Dans le roman,  les autorités tardent à réagir, rechignent à nommer la maladie pour éviter les crises de panique, et s’efforcent de garder une apparence de normalité."

«Personne n’avait encore accepté réellement la maladie. La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts.»
Camus
"La Peste"

"La Peste" laisse en définitive plus de questions que de réponses à son lecteur. Le grand mérite de Camus est de ne pas s’enfermer dans des certitudes ou de désigner à la va vite des coupables. C’est sans doute là l’une des grandes forces du livre, ce qui en fait son aspect à la fois intemporel et universel: il s’agit pour Camus de refuser aussi bien le catastrophisme que l’angélisme, de s’en tenir à son humanisme, en racontant l’histoire d’hommes simples qui prennent leurs responsabilités face à l’adversité, qu’ils croient au ciel ou qu’ils n’y croient pas, comme aurait dit Aragon.

Des hommes mis à nu

Ce récit montre des hommes mis à nu devant le tragique de l'existence, confrontés au mystère et à l'injustice de la souffrance, se berçant trop souvent d'illusions, se laissant guider par la rumeur, payant au prix fort leur insouciance : "C’est donc à la fois le récit d’un aveuglement collectif et un plaidoyer pour la redécouverte du commun. On peut tirer une grande leçon démocratique de "La Peste". Selon Camus, la démesure désigne la panique, la colère, l’égoïsme. A l’inverse, la mesure signifie savoir se contenir, prendre des risques pour les autres, se sacrifier pour eux."

«La seule façon de mettre les gens ensemble, c'est encore de leur envoyer la peste.»
Camus
"La Peste"

Ces dernier jours, on a vu naître, notamment via les réseaux sociaux, toute une série d’élans de solidarité au sein des populations européennes confinées et, en parallèle, ce sont des chants ou des célébrations improvisées pour le personnel médical que l'on a pu entendre en Italie, en Espagne, et maintenant chez nous: "Cela montre que la volonté d’être en commun n’a pas disparu", conclut Marylin Maeso.L’épidémie rappelle à chacun sa condition de mortel mais, dans cette solitude effrayante, se profile un destin collectif car, comme le note le narrateur, "La peste fut notre affaire à tous." 

Son livre sur Camus : L’abécédaire d’Albert Camus ( Editions de l’Observatoire)

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