Caroline De Mulder et la Flandre française

©Veerle Frissen

Professeur de littérature française aux Facultés Notre-Dame de la Paix de Namur, la Gantoise Caroline De Mulder publie son quatrième roman, "Calcaire", chez Actes Sud, dont aucun jusqu’ici n’a été traduit en flamand… Par Bernard Roisin

Auteur de nombreuses contributions à des ouvrages universitaires ou essais, l’écrivain flamand d’expression française Caroline De Mulder décrit, dans son dernier roman noir, une Flandre déglinguée, une société à la marge, à la frontière à tout point de vue. Son style imagé et âpre se mâtine de mots et d’expressions dans la langue de Vondel, qui procure à son style une rugosité, à son français une consonance voire un accent… flamand. Bref, un auteur qui ne prend pas de gants…

Quelle est l’importance de Gand dans votre écriture?

C’est la ville où je suis née et à laquelle je suis très attaché, la plus belle de Belgique à mes yeux. Il y règne une ambiance quasi hors du temps, à voir la Lys couler inlassablement sur fond de mouettes et de bâtiments anciens. S’y retrouve toute la beauté de Bruges, mais avec un côté beaucoup plus vivant, moins léché, moins musée. Une ville où j’ai vécu petite, où plus tard j’ai rédigé ma thèse, une ville imaginaire également, car je m’y rends désormais assez peu, les images de l’enfance se mêlant à celles de la vraie ville, qui est magnifique…

Qu’en est-il de son côté ancienne ville "francophone" de Flandre?

©Veerle Frissen

Je suis issue d’une famille néerlandophone, j’ai appris à parler et à écrire le français à Mouscron, près de la frontière, dans cette ville frontalière à tous niveaux. Mon père y travaillait et nous y avons déménagé, lorsque j’avais cinq ans. Même si nous retournions à Gand visiter la famille et que j’y ai étudié plus tard, le domicile familial se situait à Mouscron et c’est là que j’ai fait mes primaires, avant de suivre mes secondaires à Courtrai, d’effectuer deux années de candidature en philologie romane à Namur, avant de revenir à Gand pour y rédiger ma thèse… Une vraie Belge! (Elle rit.) Qui, en plus, a aussi vécu à Paris.

Gand a aussi ce caractère un peu fantastique qu’on retrouve dans votre dernier roman?

Oui, j’ai d’ailleurs rédigé une série de nouvelles, encore inédites, qui s’y déroulent, récits où la ville figure quasiment en tant que personnage…

Jean Ray était d’ailleurs aussi gantois.

"Le gouffre est à ce point énorme entre la littérature flamande et la littérature francophone que le néerlandais est une des langues dans laquelle il est le plus compliqué de se voir traduire, en tant qu’auteur francophone."

Beaucoup d’écrivains belges sont nés à Gand. Ils fréquentaient le collège Sainte Barbe, situé derrière Saint-Bavon. Mais Jean Ray m’inspire, notamment "Malpertuis" et les "Contes du whisky". J’ai beaucoup lu les fantastiques belges comme Jean Ray, Thomas Owen ou Marcel Thiry… C’est l’un des grands moments de la littérature belge et qui n’est pas suffisamment mis en valeur. Ils ont certainement dû m’influencer…

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

Une collaboration avec Jacques De Decker sur un projet d’édition d’une somme de littérature belge, à la fois francophone et néerlandophone, qui sera publiée en français et en néerlandais. Nous éditerons, dans les deux langues, une sorte de thésaurus des œuvres littéraires nationales, pour tenter de combler le gouffre entre nos deux littératures. Alors que la richesse de notre pays réside justement dans cette dualité, ces deux langues, ces univers, ces littératures distinctes.

Dans ce que vous écrivez, il y a un côté Hugo Claus, Tom Lanoye, réaliste, âpre et organique?

En France, on m’évoque souvent le cinéma de Felix Van Groeningen. L’ambiance de mes livres leur paraît proche de certains cinéastes belges. Alors qu’en Belgique, le rapprochement se fait plutôt au niveau de la littérature.

Frank, le "héros" de votre dernier roman, a le visage asymétrique, paralysé d’un côté, résultat d’un AVC. Vous possédez aussi ces deux "faces", à la fois néerlandophone et francophone…

Double, triple ou quadruple… Qui sait combien de personnalités sont enfouies au fond de nous?

C’est un peu vous, dans son caractère diffracté et multiple?

Peut-être en effet. Il y a chez lui ce côté abîmé, déglingué et, en effet, double. Double parce qu’il possède aussi une agressivité profondément enfouie, comme un secret intérieur, qui explose sans qu’on sache vraiment d’où elle provient.

Introduire des mots flamands dans le texte français lui procure une rugosité terrienne.

Oui. Et puis une région, c’est d’abord une langue, plus qu’un paysage. C’est un univers, avec sa poésie, son rythme, ses images, son ordre des mots? D’une certaine manière, une langue révèle l’âme d’un pays, d’une région, d’un peuple.

Cela me paraît intéressant de faire passer quelque chose de cette âme dans une autre langue. Les expressions de ce peuple de la terre sont très liées, au départ, à une vie prosaïque et paysanne assez rude. La langue est évocatrice: l’expression "tussen de soep en de patatten" est très différente de son correspondant français "entre la poire et le fromage", qui reste élégant. Le flamand se révèle sans fioriture.

Le français vous oblige-t-il à vous dissocier de ces racines terriennes?

Oui. En même temps, j’ai cherché, dans "Calcaire", une forme de lyrisme. Il n’y a pas que la terre et la rugosité: même dans les choses les plus âpres, j’ai tenté d’instiller une certaine poésie.

Vous transformez certaines expressions françaises: "rubis sur l’ongle" devient "meurtri sur l’ongle"…

Tchip, qui les prononce, a du bagout, il s’agit du personnage le plus bavard, le plus joueur… "Meurtri sur l’ongle" plutôt que rubis sur l’ongle, parce qu’il est pauvre. Son parler est très différent de celui des autres protagonistes. Mais chaque personnage du roman possède un discours qui reflète son intériorité.

Pourquoi le roman se déroule-t-il dans le Limbourg?

C’est une région d’entre-deux que j’ai voulu mettre en scène, parce totalement terrienne et agricole, mais à deux pas de l’urbaine et tentatrice Maastricht, où Belges et Français vont se fournir en substances illégales. Je souhaitais décrire un univers entre deux mondes, également frontalier de ce point de vue. Une région frontière autorise une liberté, un imaginaire de l’entre-deux, jamais uniforme. Tout y est ambivalent, organique, en mouvement. À l’image de ce pays, en fait.

Vos livres ne sont pas traduits en néerlandais?

Non. Le gouffre est à ce point énorme entre la littérature flamande et la littérature francophone que le néerlandais est une des langues dans laquelle il est le plus compliqué de se voir traduire, en tant qu’auteur francophone. Ce qui est dommage, puisque le flamand recouvre une grande partie de mon identité. C’est curieux, mais, au niveau de la littérature belge, Flamands et francophones se lisent très peu. C’est regrettable, d’autant que l’aspect dual de notre pays est une vraie richesse: nous faisons face à une volonté d’appauvrissement. J’ai remarqué, en procédant à des recherches, qu’il est souvent plus facile de retrouver le texte en français qu’en néerlandais, pour certains vieux textes flamands, en tous cas dans leur version papier: il me faut les commander en français alors qu’il ont été rédigé en néerlandais, ce qui est aberrant.

Quelle importance ont pour vous les Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur, où vous enseignez désormais?

L’enseignement est essentiel. C’est une autre manière de partager et qui me passionne tout autant. J’aime transmette et faire connaître. Mais je scinde ces deux activités et considère avoir deux professions distincte: je n’évoque pas mes livres durant mes cours. Bon, parfois un élève vient me demander une dédicace… (Elle rit.) Mais je tente de cloisonner. Écrire des romans ne fait pas partie de mon travail universitaire, contrairement aux universités américaines où les professeurs de littérature sont censés écrire des livres!

Quel parallèle oseriez-vous entre Namur et Gand?

©rv doc

On trouve des Jésuites dans les deux villes (elle rit). L’importance de l’eau, du courant, sans doute plus à Gand qu’à Namur. Un côté féerique, mais différent, car, à Namur, ce sont les forêts qui cernent la ville, ce qui crée un autre type de mystère, alors que Gand baigne vraiment dans la vieille pierre, possède cet aspect plus minéral justement qu’évoque mon roman. L’eau m’apparaît plus présente à Gand: la Lys, La Lieve, le canal… J’y vois l’eau partout, alors qu’a Namur, elle traverse, elle coupe, mais n’est pas aussi omniprésente. À Gand, il s’agit de canaux, des veines; à Namur, d’une colonne vertébrale…

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