"Ce genre de petites choses", le conte de Noël de Claire Keegan

©©Philippe Matsas/Opale/Leemage

Claire Keegan, auteur de livres rares, courts et merveilleux ("L'Antarctique", "Les Trois Lumières", "À travers les champs bleus"), raconte des vies dans lesquelles tout est mesuré. Mais l'équilibre tient à un fil dans le lumineux "Ce genre de petites choses"...

«Furlong n'était pas un homme à s'appesantir sur le passé; le passé lui semblait être quelque chose qui était arrivé à un autre, gardé derrière une porte bien fermée, dans son dos.» Claire Keegan se calque sur son personnage. Nous saurons que sa mère avait seize ans lorsqu'il naquit de père inconnu chez une patronne qui la garda, alors que ses parents lui tournaient le dos. Nous saurons qu'orphelin à douze ans, elle veilla sur lui et l'aida à acquérir une petite entreprise de bois de chauffage. Bill Furlong a cinq filles aujourd'hui qui toutes excellent dans la meilleure école de la ville. «N'avons-nous pas de la chance?, a l'habitude de lui faire observer son épouse, il y a quantités de gens dans l'embarras.»

Roman

«Ce genre de petites choses»
Claire Keegan

Traduit par Jacqueline Odin, Sabine Wespieser éditeur, 112p., 15 euros

Note de L'Echo: 5/5

Claire Keegan, auteur de livres rares, courts et merveilleux («L'Antarctique», «Les Trois Lumières», «À travers les champs bleus»), raconte des vies dans lesquelles tout est mesuré. L'équilibre tient à un fil; un pas de côté peut tout faire basculer. L'Irlande des années quatre-vingts est le décor ouaté de ces histoires sur lesquelles pèsent le poids de la religion et du qu’en-dira-t-on. On ne s'y plaint guère plus qu'on ne s'épanche. Des choses sont à faire avant de rentrer, d'avaler son repas et de se coucher dans la chaleur d'un jour gagné sur l'adversité.

Pourtant, en ce mois de décembre pluvieux, Furlong se laisse atteindre par ce que les autres feignent d'ignorer. Aux aurores, il s'est trompé de porte en livrant le charbon aux bonnes sœurs qui emploient des filles comme blanchisseuses. Et ce qu'il a vu a laissé une tache sur les nappes immaculées qui font la réputation et la richesse du couvent.

Le sifflement des perfidies sous l'affabilité

Des filles sans chaussures, coiffées aux cisailles, un teint blême et cette demande amère de l'une d'elles, de la conduire à la rivière... Chacun sait que ces adolescentes ont été recueillies enceintes. Mais que sait-on de plus qu'on veuille bien entendre? Eileen son épouse n'en veut pas davantage que les autres, car le couvent pourvoit, dirige, y compris le collège où vont leurs filles. Un mot de travers et tout cela pourrait bien disparaître.

Comme chez son compatriote William Trevor, le malheur affleure sous un bonheur modeste.

Claire Keegan à l'œil pour saisir sur le pavé mouillé un reflet qui éveille des souvenirs, et son oreille fine entend le sifflement des perfidies sous l'affabilité. Comme chez son compatriote William Trevor, le malheur affleure sous un bonheur modeste. Tandis que ses filles préparent le pudding de Noël et formulent leurs souhaits, Bill n'oublie pas ce qu'il a vu au-delà des grilles. Rien n'a besoin d'être dit, ni par cet homme ni par l'auteur à la main de dentellière. Simplement, des bontés reçues dans l'enfance sont à honorer. Il garde en mémoire les crachats dans son dos de bâtard, mais n'oublie pas non plus qu'un acte moral grandit un être, plus sûrement qu'un jugement moral.

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés