"Ces personnages sont, comme nous, d'une génération de l'oubli"

©Lorraine Wauters

Le poète et romancier liégeois Antoine Wauters illumine la rentrée littéraire avec un étonnant et très réussi coup double!

Quatre ans après la parution de "Nos mères", premier roman très remarqué qui avait reçu le Prix Première et propulsé son auteur sur le devant de la scène littéraire, Antoine Wauters (né à Sprimont en 1981) nous revient avec non pas un mais deux nouveaux livres. Complémentaires, ces deux romans publiés aux éditions Verdier ont en commun d’inventer des mondes et d’évoluer à la frontière si fragile de l’humour et de la désespérance. "Écrire, c’est comme apprendre une langue étrangère, il faut pouvoir décrypter ce que les personnages disent", révèle l’auteur, qui revendique la lenteur et le retrait du monde comme une nécessité du métier d’écrivain.

littérature

"Moi, Marthe et les autres"

Note: 5/5

Antoine Wauters, éd. Verdier, 80 p., 12,50 euros.

"Pense aux pierres sous tes pas"

Note: 4/5

Antoine Wauters, éd. Verdier, 192 p., 15 euros.

Fable post-apocalyptique traversée par la noirceur autant que par la joie, "Moi, Marthe et les autres" conte, dans un Paris en ruines suite à une catastrophe non identifiée, l’histoire d’une bande de jeunes survivants qui tentent de s’en sortir tout en s’oubliant dans l’assouvissement de leurs pulsions sexuelles, délivrés de toute bienséance suite à l’explosion des codes moraux qui régissent nos sociétés. Abordant sans fard des tabous aussi profonds que le cannibalisme et le "mélangisme", Wauters pose les fondations d’un avenir possible dans lequel notre culture technologique s’est totalement effondrée, laissant cette ultime génération se démener avec l’oubli et chercher, au fil d’une quête aussi bancale que poétique, des "raisons d’espérer" – puisque vivre est, décidément, même dans les conditions précaires qui sont les leurs, à la fois un instinct et une joie!

Pour eux, Paris est une île et Johnny Hallyday – devenu John Holiways –, le dernier symbole d’un monde englouti où même les mots ont perdu leur intégrité, certaines lettres ayant disparu pour ne laisser comme indices que Gallafayette, Marlbro, Coc-Clalit, antidéprss et orfolins. Même Albert Camus n’échappe pas à cette amputation du langage! "Par ce jeu sur la langue, je voulais montrer à quel point ces personnages sont, comme nous, d’une génération de l’oubli. Quand j’ai vidé la maison de mes grands-parents, j’ai été saisi par la quantité d’objets qu’ils employaient au quotidien et dont nous avons déjà tout oublié cinquante ans plus tard. Que nous serions incapables de manier aujourd’hui."

Du précipice à la consolation

Abordant des tabous aussi profonds que le cannibalisme et le "mélangisme", Wauters pose les fondations d’un avenir possible.

Face à ce récit aussi bref qu’intense, "Pense aux pierres sous tes pas" s’offre comme une ode à la liberté et à la résilience: l’histoire de jumeaux, Léonore et Marcio, élevés par des parents tyranniques puis séparés suite à la découverte de leur trop grande intimité. Ils doivent lutter pour s’en sortir, dans une contrée imaginaire où se succèdent les despotes. "Ce pays synthétise ce que nous avons connu depuis la fin de l’ère communiste jusqu’à la victoire écrasante du capitalisme. Au début, les gens veulent se débarrasser du tyran qui les empêche de vivre dignement, mais ils ignorent que ce qui les attend sera bien pire! Berlusconi, Sarkozy et Macron m’ont servi de modèles pour le personnage du colonel Bokwangu, qui ne croit qu’en la richesse, les salles de sport, le luxe et la vitesse. Et pourtant, au milieu de tout ça, je voulais aussi que ce roman montre qu’il est possible de lutter pour être libre, dans une nature vaste et ouverte qui montre la brutalité de la ruralité mais symbolise aussi le seul lieu de réconfort possible. Je suis davantage un écrivain des champs parce que mon enfance s’est inscrite là, et mon imagination y est restée."

Un livre que Wauters confie avoir écrit à une période très sombre, transposant sa propre expérience de la séparation et de la douleur tout en explorant l’inceste et la sexualité des enfants. "Les parents sont malfaisants vis-à-vis des jumeaux mais c’est avant tout parce qu’ils sont eux-mêmes malmenés par les régimes en place. C’est un livre sur la peur et la terreur: comment affronter l’oppression, comment se tenir debout face à la violence?" La réponse apportée dans le roman en partie collective, "parce que seul, on n’y arrive pas".

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