"Cette brume insensée", la fable tragicomique d'Enrique Vila-Matas

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Avec "Cette brume insensée", Enrique Vila-Matas livre un roman énigmatique, exploitant sa propre biographie et son immense culture littéraire.

Barcelone, jour de l’indépendance fabulée de la Catalogne: deux frères se retrouvent pour causer héritage suite à la mort de leur père. Simon Schneider Reus, le narrateur, est traducteur de «premiers jets» et fournisseur de citations pour écrivains; l’autre, Rainer, vit à New York depuis de nombreuses années, où il est devenu un auteur-culte des Lettres américaines, tant révéré que mystérieux, camouflant sa célébrité derrière le pseudonyme de «Grand Bros».

Roman

«Cette brume insensée»
Enrique Vila-Matas. Traduit de l’espagnol par André Gabatsou, Actes Sud, 254p., 21,80 euros
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«Paris ne finit jamais»
Enrique Vila-Matas. Parution simultanée en poche. Traduit de l’espagnol par André Gabatsou, Babel, 288p., 7,90 euros
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Dans cette ambiance d’apocalypse – ou de nouveau monde –, où les hélicoptères vrombissent par-dessus la cité catalane, les deux frères règlent leurs comptes dans la «brume insensée» (empruntée à Raymond Queneau) des méandres de l’histoire littéraire. Car Simon, célibataire solitaire, ne fait que penser et écrire par intertextualité: en référence aux pensées et aux mots des autres – ces phrases qui l’ont marqué depuis l’enfance, dans ce puits sans fond de littérature auquel il s’est abreuvé. À la fois handicap et superpouvoir, il a fait de cette singularité son gagne-pain et sa croix: car, si son frère Rainer est devenu célèbre, c’est en partie grâce au travail occulte de Simon, qui lui fournit la matière même de ses livres ou, tout au moins, les citations qui l’inspirent.

Énigme vertigineuse


D’Enrique Vila-Matas, auteur catalan traduit dans plus de 35 langues et primé à de nombreuses reprises à travers le monde, on ne pouvait s’attendre à autre chose qu’à une fable tragicomique, réflexion pointue sur la littérature autant que dérive onirique et burlesque d’un homme en proie à ses doutes, à la mort, à la perte. Une vertigineuse énigme qui convoque les fantômes de Beckett, T.S. Elliot, Conrad, Salinger et Pynchon – Rainer Schneider Reus étant une espèce de double de ce dernier.

Une fable tragicomique, réflexion pointue sur la littérature autant que dérive onirique et burlesque d’un homme en proie à ses doutes, à la mort, à la perte.

Mais la sauce ne prend pas complètement et l’on se perd parfois dans les circonvolutions langagières de ce frère de l’ombre en proie à son histoire familiale autant qu’à ses fantômes littéraires. Car tout le monde semble disparaître autour de Simon Schneider Reus, ses proches devenant des ombres dans la brume, qui se mêlent aux pastiches et aux emprunts dont Vila-Matas lui-même raffole. À 18 ans déjà, il publiait des interviews totalement inventées d’artistes célèbres! L’humour sauve heureusement toute l’affaire, tout comme la fin de cette histoire dans laquelle on se perd à certains moments avec délice. Un hommage labyrinthique (oulipien?) à la littérature.

Les grandes conférences du Collège de France - Enrique Vila-Matas (et Dominique Gonzalez-Foerster)

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