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interview

Chantal Jaquet, philosophe: "C'est moins l'ascenseur social qui est en panne que l'imaginaire politique collectif"

La philosophe Chantal Jaquet. ©PHOTOPQR/OUEST FRANCE/MAXPPP

Réagissant à "Changer: méthode", le nouveau livre d'Édouard Louis, la philosophe Chantal Jaquet revient sur son concept de "transclasse" et sur le faisceau de causes multiples qui conditionnent un changement de classe sociale.

C'est en 2014 que Chantal Jaquet, spécialiste de Spinoza et professeure de philosophie à Paris I, invente le concept de "transclasse", pour dépasser les mythes héroïques du "self-made-man" et du "transfuge de classe", et montrer que la mobilité sociale ne doit rien au miracle, ni même à la méritocratie, mais à un faisceau complexe de causes qui permettent d'expliquer comment et pourquoi des personnes réussissent à déjouer la mécanique implacable de la reproduction sociale. "Transclasse" est donc moins une identité qu'un processus, un passage, qu'il n'est pas inutile d'étudier à l'heure de la société victimaire, de la faillite des grands récits mobilisateurs et d'une violence qui mine le contrat social.

Quel est ce faisceau de causes qui mènent à changer de classe sociale?

Il y a les institutions économiques et politiques qui peuvent favoriser cette dynamique: un système de bourses, d'aides et de quotas. Mais cela ne suffit pas à étudier le phénomène. Il faut aussi se pencher sur des configurations sociales et affectives, et sur les rencontres, en particulier amicales ou amoureuses, qui peuvent être décisives, et aussi sur les aspirations dans la famille et la place dans la fratrie. C'est aussi pour ça que je ne parle pas de "transfuge de classe", car le transfuge a fui. Il est en rupture. Or, le passage de classe peut aussi être lié aux aspirations de la famille, qui réalise à travers l'un de ses enfants le projet d'une vie meilleure. Il n'y a pas de trajectoires linéaires.

La violence destructrice, telle que la décrit Édouard Louis, peut-elle être aussi un moteur de cette transition?

Je ne sais pas si c'est la violence, mais en tout cas la souffrance insupportable qui pousse à partir. Il faut une forme d’insatisfaction, une aspiration à autre chose que de reproduire le modèle dominant. Il faut bien qu'il y ait un moteur, parmi d'autres, qui permette de comprendre pourquoi on est porté à imiter certains modèles qu'on a sous les yeux, et pourquoi on peut entamer une autre trajectoire.

L'auteur français et transfuge de classe Édouard Louis. ©Getty Images

Dans le cas d'Édouard Louis, n'y a-t-il pas, tout de même, une personnalité et une intelligence exceptionnelles qui ont été déterminantes dans l'adhésion des nombreuses personnes qui lui ont servi de "marchepied"?

Pour moi, il n'y a pas d'exception. Il y a simplement des cas singuliers, qu'il faut expliquer par d'autres causes. Il n'y a pas de pensée du "miraculé". Miracle, c'est un mot qu'on met sur une incompréhension provisoire. Derrière tous les parcours, il y a une trajectoire qui apparaît obscure au départ. Elle s'éclaire peu à peu si on prend en considération les conjonctures historiques, politiques, les dynamiques intergénérationnelles, les secrets de famille, mais aussi toutes les rencontres. On voit bien de quoi nous sommes faits – tissés des autres, nous agissons avec et contre eux – et je ne pense pas qu'on puisse se définir comme des îlots exceptionnels.

Ce concept de "transclasse" n'apparaît-il pas au moment où il semble que l'ascenseur social soit grippé, ou en tout cas que l'État providence apparaît moins actif pour encourager la mobilité?

Il faut distinguer les faits et leur perception. Objectivement, quand on fait des enquêtes sur la mobilité sociale, il n'y a pas d'évolution sensible. On a toujours plus ou moins sept enfants d'ouvriers sur dix qui connaissent la même trajectoire que leurs parents; même chose pour les classes moyennes et la bourgeoisie. Ensuite, il y a l'absence de perspective politique collective, qui fait défaut et donne l'impression que les choses vont aller de mal en pis, tandis qu'avec l’effort de reconstruction, après la guerre, la période était porteuse d'espoir.

"Il y a, par exemple, beaucoup moins de 'transclasses' qui se font à travers les grandes écoles. Les orientations aujourd'hui se font plutôt à travers l’informatique ou les écoles de commerce."
Chantal Jaquet
Philosophe

Le profil des "transclasses" évolue-t-il?

Effectivement, leurs formes ne sont plus exactement les mêmes. Il y a, par exemple, beaucoup moins de "transclasses" qui se font à travers les grandes écoles, comme c'était le cas de Pierre Bourdieu (le grand sociologue de la distinction sociale, NDLR), qui a intégré l'École normale supérieure, et ensuite les milieux intellectuels. Les orientations, aujourd'hui, se font plutôt à travers l'informatique ou les écoles de commerce. On peut penser qu'il y en a moins, peut-être, parce qu'ils prennent moins la plume que ces grandes figures philosophique et sociologiques qui se sont exprimées sur ces sujets.

Chantal Jaquer sur France Culture | Les transclasses, retour sur un phénomène de société

Qu'apportent ces figures de l'entre-deux classes dans le débat public? Aident-ils à mieux percevoir les contours des classes sociales et à faire émerger une pensée critique à l'égard de leurs codes?

C'est toujours ambigu, parce qu'il peut y avoir récupération politique. On peut brandir ces "transclasses" pour rendre ceux qui vivent dans la misère responsables de leur destin. Le phénomène est intéressant, parce que ça nous permet d'appréhender la réalité de l'existence des classes, et surtout de voir comment ça les met en travail. Car le "transclasse", s'il veut être un peu lucide, est obligé de comprendre comment sont constituées les classes, quels codes elles véhiculent. Cela ne produit pas forcément une émancipation générale. Trois "transclasses" n'abolissent pas les rapports de classes! Mais cela donne des moyens de comprendre comment nous sommes façonnés par nos appartenances de classe, et de nous libérer un peu de leur carcan.

Entre le "transclasse" et sa classe d'arrivée, y a-t-il un jeu de miroir? Édouard Louis se demande s'il utilise toutes les personnes auxquelles il s'identifie pour se sauver de son milieu. Mais n'est-il pas lui-même instrumentalisé par ces bourgeois qui s'entichent de lui?

Il ne faut pas présupposer que quelqu'un qui entame une trajectoire sociale parce qu'il est dans une grande souffrance soit parfaitement lucide, et qu'il n’est pas en train de se forger ses propres chaînes quand il croit se libérer. Et, évidemment, si on s'identifie au modèle du petit bourgeois, celui-ci peut s'identifier en retour et vous récupérer. C'est le risque: être mis en vitrine. Mais quelqu'un qui a fait un parcours ne sera pas tout à fait bourgeois, car il n'a pas été façonné comme cela depuis l'enfance. Il y aura toujours la possibilité d'un regard critique.

7
enfants d'ouvriers sur 10
suivront la même voie que leurs parents.

La dynamique de l'émancipation, qui était la pierre angulaire de l'enseignement pour tous, ne bute-t-elle pas, aujourd'hui, sur la tendance victimaire qui confirme au contraire les classes dans leur position?

La posture victimaire peut être une attitude temporaire de dénonciation, mais il faut aller au-delà, car elle est mortifère d'une certaine façon, y compris pour la victime qui se sert de sa souffrance pour culpabiliser le bourreau. Il faut s'émanciper aussi bien de la culpabilité que de la souffrance, aller au-delà du mal pour produire une société qui vive dans la concorde.

Qu'est-ce qui manque aujourd'hui pour y arriver?

Redessiner ensemble des projets collectifs. Ce n'est pas tant l'ascenseur social qui est en panne que l'imaginaire politique collectif.

"On est bien obligé de repenser les phénomènes sociaux, également à partir de la reproduction et de la non-reproduction, pour arriver à penser une évolution ou une reconstruction sociale."
Chantal Jaquet
Philosophe

Ces "transclasses" portent-ils en eux-mêmes une dynamique sociale qui puisse y contribuer?

J'ai créé ce concept de "transclasse" en 2014. Je vois maintenant comment il devient un instrument. Des gens qui se croyaient dans des trajectoires individuelles ou qui invoquaient des raisons psychologiques à leur parcours prennent conscience qu'il y a peut-être un "nous", des conditions communes et partagées qui peuvent définir des horizons.

C'est un sujet miné, les "transclasses"?

Il a été récupéré par la droite au service du self-made-man et de la méritocratie, et interdit par la gauche parce qu'il fallait favoriser les démarches collectives. Mais là, on est bien obligé de repenser les phénomènes sociaux, également à partir de la reproduction et de la non-reproduction, pour arriver à penser une évolution ou une reconstruction sociale.

Deux essais pour aller plus loin

"Juste en passant" (2021)
Chantal Jaquet, Jean-Marie Durand
PUF, 128 p., 15 euros

"Les transclasses ou la non-reproduction" (2014)
Chantal Jaquet
PUF, 256p., 19 euros

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