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Charif Majdalani tient le journal de l'effondrement du Liban

Manifestation en août, à Beyrouth. ©Photo News

Dystopie d'un pays réel qui creuse le trou de sa propre disparition, "Beyrouth 2020" de Charif Majdalani accompagne le sort des Libanais. Il est en lice pour le Prix Femina de l'essai.

Tous les fléaux accablent ce pays que plus personne n'oserait appeler la Suisse du Moyen-Orient et qui – peut-on appeler cela de l'ironie? – s'effondra l'année et le jour de son centenaire dans l'explosion du 4 août provoqué par des tonnes de nitrate entreposés depuis des années. Entamé un mois avant cette catastrophe qui éventra et endeuilla épouvantablement Beyrouth, ce journal accompagne par sa vigueur, sa colère, son regard, le sort de ses concitoyens mais aussi peut-être celui du monde ancien en périlleux équilibre.

Installé sur sa terrasse, Charif Majdalani écrit en courts chapitres les plaies d'une déréliction, il accable un système de corruption, relève les malversations, caisses noires alimentées avec les deniers publics et manquements criminels d'un système de non gouvernance en place depuis la fin de la guerre civile de 1975. Une guerre profitable aux milices qui se sont enrichies et répartis les ministères selon les appartenances confessionnelles.

Journal

«Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement»
Charif Majdalani

>Actes Sud, 150p., 16,80 euros

Note de L'Echo: 4/5

Quittant la posture de l'écrivain pour celui d'observateur engagé, il ajoute sa voix à celles des manifestants qui en octobre 2019 clamèrent leur colère. De temps en temps, le parfum subtil du gardénia monte jusqu'à lui et l'invite ailleurs. «Les bruits de travaux au loin et les cigales dans les arbres sont ceux de l'éternelle routine du monde. Les pensées optimistes alors remontent du fond où elles avaient été reléguées, et c'est à nouveau la tentation du déni, celui qui nous a fait vivre trente ans si joyeusement.» Mais il pense aussi au salaire du jardinier qui avec l'inflation galopante et l'insolvabilité des banques doit le mettre, malgré son sourire, au bord de la misère.

À quoi bon chercher dans la fiction des héros exemplaires, quand ils sont-là au quotidien, des hommes, des femmes abandonnés à leur sort, exténués par l'instabilité, les crises à répétition, les coupures d'électricité et le manque d'eau dû à l'imprévoyance d'une gestion défaillante? 

Corruption à tous les étages

«En trente ans, le pays tout entier est devenu la chasse gardée de la caste des oligarques au pouvoir, qui a établi avec les citoyens une relation de nature mafieuse.» Seul Kafka se retrouverait dans ces administrations fantômes aux emplois fictifs, «tel l'Office des chemins de fer alors qu'il n'y a plus le moindre rail ni le moindre train depuis soixante ans»...

«En trente ans, le pays tout entier est devenu la chasse gardée de la caste des oligarques au pouvoir, qui a établi avec les citoyens une relation de nature mafieuse.»
Charid Majdalani
Auteur

Tandis que Charif Majdalani prend le pouls d'un climat délétère, son épouse psychologue se sent pour la première fois perméable aux angoisses de ses patients. Pour elle-même, elle entreprend une thérapie par écrit, se donne la parole et écoute son désarroi. Son mari relève lui ce graffiti, rire amer sur un mur – «le régime souhaite la chute du peuple». Et alors que les télés invitent des devins à ausculter les viscères de l'avenir, Charif Majdalani se projette en arrière, se souvient de la douceur des étés d'antan à la montagne, se prend à rêver d'y bâtir.

Le vendeur, qui veut être payé cash en dollars, lui propose un terrain envahi de hautes herbes, qui sûrement dissimule de dangereux dénivelés où ne se cachent pour l'heure que des serpents, mais aussi paix et silence. «Les sommets autour de nous étaient brillants et regardaient ailleurs, indifférents à nos misères, depuis des millénaires.» Miracle de la littérature.

Charid Majdalani sera en direct, le 11/10/20, à 18h30, sur YouTube

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