interview

Charly Delwart: "L’écriture est un bon outil pour vivre d’autres vies"

Charly Delwart. ©Flammarion

L’auteur de "Circuit" et "Databiographie" nous offre simultanément une comédie existentielle souriante et un premier roman jeunesse réussi.

Romancier et scénariste belge installé à Paris, Charly Delwart place son sixième roman, "Le Grand Lézard", sous les auspices de Gogol, Kundera et John Fante: une plongée dans la crise d’un homme de 40 ans qui fait d’étranges rêves dans lesquels, devenu plus petit sans être tout à fait nain, Thomas vit les choses plus intensément que dans la vraie vie...

Votre roman évoque frontalement la tentation d’une autre existence possible: comment vivre davantage, et plus fort?

La sursaturation d’informations qui nous entoure fait qu’on est de plus en plus dans l’illusion d’avoir accès à plusieurs vies, et mon personnage joue sur cette carte-là. Il sent que sa vie peut être plus grande et plus forte, ce qui passe étonnamment par une version plus petite de lui-même. Ce qui m’amuse dans les crises, hormis que c’est le chaos et qu’il faut trouver du sens, c’est qu’on multiplie d’énormes interrogations qui passent en fait par des choix très simples: rester ou non avec sa femme, faire du karaté, déménager, changer de travail... C’est toujours un mélange d’aspirations cosmiques et triviales, et l’on bataille entre les deux. Le monde est vaste et il y a de multiples combinaisons possibles: que fait-on de ça? Quelle est la part d’imprévu qu’il nous reste? L’idée est moins d’échapper au déterminisme sociétal que de vivre une quête purement existentielle. Tout ce qu’on aurait pu être et qu’on n’est pas. Déplacer ou non les coordonnées de sa vie.

"Ce qui m’amuse dans les crises, hormis que c’est le chaos et qu’il faut trouver du sens, c’est qu’on multiplie d’énormes interrogations qui passent en fait par des choix très simples."

Ces questions rejoignent votre précédent livre, "Databiographie", qui vient de sortir en poche et propose une volonté d’expérimentation formelle maximale du récit…

Dans celui-là, il y avait une vraie volonté de transparence: il fallait que je me mouille en ne livrant que des données factuelles me concernant directement. C’est un livre qui part de mon point de vue d’homme blanc de 40 ans qui vit une vie ordinaire, sans faits saillants. À travers ce prisme intime, l’idée était de partager des données communes à tous les Occidentaux nés au XXe siècle, quels que soient la race, le sexe, l’appartenance, avec des textes personnels qui donnent de la chair aux graphiques, pour servir le récit. On a tous une histoire, une vie qu’on cherche à condenser, à assimiler par la fiction.

Couverture du dernier roman de Charly Delwart. ©doc

Vous êtes à la fois romancier et scénariste, quel regard portez-vous sur la crise sanitaire en termes de logique des récits, justement?

Le premier confinement, c’était de l’ordre de la science-fiction! Vous rentriez du supermarché et vous laviez vos vêtements: il y avait un côté "Take Shelter" et "Black Mirror", mais aujourd’hui plus du tout: on enchaîne les vagues de façon pragmatique, sans développer aucun imaginaire. On n’est plus dans le sprint mais dans le marathon! On parle de 3e vague mais sur combien: 4 ou 28? Si c’est 28, il va falloir avoir les nerfs plus solides, tout le monde va se mettre au jogging, comme Thomas dans mon dernier roman. Le monde du jogging, ce n’est que ça, des gens qui ne savent plus où aller et qui courent pour compenser.

"L’humour est un enzyme supplémentaire dans la digestion du monde. Il y a dans la comédie un rapport de fulgurance, une recherche d’efficacité qui donne une autre lecture des choses."

Votre héros, Thomas, est producteur de cinéma et sans cesse à la recherche de fictions à porter à l’écran. Il en vient au constat qu’à force de produire des drames, sa vie manque de légèreté, alors il se tourne vers la comédie!

L’humour est un enzyme supplémentaire dans la digestion du monde. Il y a dans la comédie un rapport de fulgurance, une recherche d’efficacité qui donne une autre lecture des choses. D’ailleurs pour le moment, j’écris une comédie politique pour ARTE, dans la veine de "La mort de Staline" et "The Loop". Avec "Le Grand Lézard", ça m’amusait de jouer avec le genre au sein du roman lui-même, dans une tentative de renouer avec une certaine tradition littéraire qui passe par Dostoïevski, Gogol, Cortazar, Kundera, "La salle de bain" de Jean-Philippe Toussaint ou encore "Karoo" de Steve Tesich.

"Vouloir plus, tout découvrir – c’est une manière d’investiguer le monde."

Dans le livre, la vie de Thomas commence comme un petit drame et se termine de façon plutôt drôle, avec un horizon qui peut s’ouvrir et qui passe par des choses qu’il ne faisait pas avant. Je voulais incarner cette crise par des actions, sans trop de psychanalyse, avec des tentatives furtives et simples de vivre autre chose, à la limite de l’absurde, comme ce personnage de Gogol qui cherche son nez, devenu général, et le croise dans la rue!

Votre premier roman jeunesse, également chez Flammarion, met aussi en scène un personnage qui se pose mille questions...

L’écriture est un bon outil pour vivre d’autres vies et la curiosité, un moteur de savoir: vouloir plus, tout découvrir – c’est une manière d’investiguer le monde. J’ai d’ailleurs commencé par faire des livres de questions pour les enfants de 4 à 5 ans, puis j’ai eu envie d’écrire un vrai roman jeunesse, qui ait du sens pour moi aussi: l’histoire d’un garçon qui décide de faire une fugue sans savoir comment s’y prendre. Alors il se pose des questions concrètes pour le faire sérieusement: "Si demain je pars, je fais quoi?" Et sa manière d’y répondre est l’aventure. Il a un petit côté Woody Allen jeune, à la fois drôle et rassurant pour de jeunes lecteurs: ça permet de comprendre que se poser des questions est sain et permis.

Roman

Charly Delwart, Flammarion, 240 p., 19 €.

Note de L'Echo: 4/5

Jeunesse

Charly Delwart, Ronan Badel, Flammarion Jeunesse, 144 p., 11,50 euros.

Note de L'Echo: 5/5

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés