Chris Kraus, le dilemme de l'écrivain-cinéaste

Le documentaire "Der Einstein des Sex" a lancé la carrière de Chris Kraus. © credit-photo ©JF Hel Guedj

Depuis vingt ans, Chris Kraus tourne des films. Depuis deux ans, il écrit aussi des livres. À l’instar de Wenders, Schlöndorff ou Fassbinder, il est fasciné par une Amérique fantasmée.

Dans "Baiser ou faire des films", d’entrée de jeu, le narrateur Puma Rosen définit la différence entre son père Jonas Rosen et lui: "Il était porté sur la catastrophe, et moi, sur l’inquiétude existentielle, ce qui nous conduisait sur des territoires de chagrin bien différents." Dans son roman précédent, "La Fabrique des salauds", un partage similaire des épreuves s’opérait entre le grand-père (impliqué dans les massacres nazis sur le front de l’est) et le narrateur, sur des territoires de chagrin très vastes, d’un bout à l’autre de l’Europe, en Amérique, en Israël, et ce sur un siècle.

Avant d’être un roman, "La Fabrique des salauds" ("Das Kalte Blut" en allemand) fut un manuscrit privé: l’histoire de son grand-père Otto, officier nazi. Cette fois-ci, Puma Rosen nous conte l’histoire posthume de son père, Jonas. Kraus se fait ici l’historien d’une histoire familiale fictive, qui croise des faits saillants de sa biographie: l’occupation allemande à l’est, mais surtout l’Amérique littéraire et cinématographique, objet de désir dont les grands cinéastes allemands se sont emparés entre les années 1970 et 1990, dont "L’Ami américain" ou "Paris, Texas" de Wim Wenders sont la trace.

"Je faisais à la Deutsche Film – und Fernsehakademie Berlin, école de cinéma comparable à la Femis française, des études d’un académisme ennuyeux: pas de sang, pas de chair, rien que de la théorie."
Chris Kraus
Auteur et cinéaste

"Après 'La Fabrique des salauds', j’ai recherché plus de légèreté dans ma vie personnelle et créative. Je me suis pris à repenser à ce passé de ma jeunesse." Ce roman à l’insolence acide, aux territoires plus resserrés, creuse dans la foulée du "Zelig" de Woody Allen le penchant cocasse de Kraus pour le tricotage d’événements ou d’anecdotes de l’Histoire et de son histoire personnelle.

Atelier déjanté et New York délinquante

À cet égard, il suit le précepte de son professeur et mentor devenu ami, Rosa von Praunheim, cinéaste et militant LGBTQ très en vue, une figure en Allemagne: toujours partir "des choses de votre vie que vous connaissez le mieux". Si la vie de Kraus croisa la trajectoire de Praunheim, à la fin des années 1990, ce fut d’abord par envie de s’affranchir. "Je faisais à la Deutsche Film – und Fernsehakademie Berlin, école de cinéma comparable à la Femis française, des études d’un académisme ennuyeux: pas de sang, pas de chair, rien que de la théorie." Dans cet établissement, des professeurs extérieurs venaient donner des ateliers. Tout à sa veine provocatrice, révolté par le conformisme sexuel germanique, Rosa von Praunheim vint donc donner cet atelier burlesque, intitulé: "Qu’y-a-t-il de mieux que baiser ou faire des films?" L’objet de cet atelier déjanté consistait à se filmer dans une forme ou une autre d’acte sexuel, et donc à rejoindre les deux dans un même objet de création. Six mois plus tard, von Praunheim, qui se partageait entre Berlin et New York, propose à Kraus de le rejoindre et de découvrir Big Apple. Durant ces semaines new-yorkaises, Kraus tint un journal, qui ressurgit transmué dans son roman "Baiser ou faire des films", mêlé à des éléments issus de sa famille.

"Après 'La Fabrique des salauds', j’ai recherché plus de légèreté dans ma vie personnelle et créative. Je me suis pris à repenser à ce passé de ma jeunesse."
Chris Kraus

"La Fabrique des salauds" avait pour épicentre familial le grand-père de Kraus, Otto, transposé dans le personnage central, Konstantin-Koja. Dans "Baiser ou faire des films", Jonas est un double partiel de Kraus, parti à New York réaliser ses fantasmes filmiques et qui devient cinéaste, comme notre romancier.

"Je me garde de l’autofiction, mais je me fonde toujours sur mes expériences. À mon arrivée à New York, à l’aéroport JFK, l’avion s’est posé sur une piste pleine de trous. Ensuite, je suis arrivé dans un East Village pas encore gentrifié. Ma première impression? Je me suis cru à Berlin-Est. Ma deuxième impression? Un gang a tenté de me voler ma caméra. C’était le début de l’ère Giuliani (le maire de New York, NDLR) quand il a "nettoyé" la ville de sa délinquance." Et sa troisième impression? "Tout le monde était rapide: les New-Yorkais, c’était Speedy Gonzalez. Cette température de vie était pour moi d’une totale nouveauté."

"Le film 'Der Einstein des Sex' ne m’a pas beaucoup plu, mais il a lancé ma carrière."
Chris Kraus

Deux ans plus tard, Rosa von Praunheim lui propose d’écrire avec lui un documentaire, "Der Einstein des Sex", l’histoire de Magnus Hirschfeld (1868-1935), fondateur de la sexologie scientifique et du Comité scientifique humanitaire (1897), le premier groupe de défense des droits LGBTQ œuvrant à la dépénalisation des relations homosexuelles. "Le film ne m’a pas beaucoup plu, mais il a lancé ma carrière." Von Praunheim s’appelait de son nom de naissance Holger Bernhard Bruno Mischwitzky. Il s’est choisi ce prénom, Rosa, en hommage au triangle rose imposé aux homosexuels par les nazis. Cet homme a une filiation singulière. Contrairement à Macbeth, qui n’était pas né d’une femme (puisqu’arraché au ventre de sa génitrice), von Praunheim eut deux mères. Et l’histoire de ces deux mères recoupe de façon fascinante celle de la famille de Chris Kraus.

En effet, Rosa von Praunheim est né en 1942 à Riga (Lettonie), sous occupation allemande, dans une prison de la Gestapo où sa génitrice était internée. À sa naissance, il fut confié et ne découvrit son histoire que des décennies plus tard grâce à sa mère adoptive, Gertrud Mischwitzky, en 2000. Il apprit le sort de sa mère biologique après une longue enquête, racontée dans un film, "Two Mothers", en 2007. Elle était morte en 1946 dans un hôpital psychiatrique berlinois. C’est ici que le lien se noue avec le passé de Kraus. Le grand-père de notre écrivain-cinéaste, Otto, était lui aussi présent à Riga, chef de cette prison de la Gestapo. Or, le géniteur de Praunheim était également un jeune SS. Ce fut au point que Kraus et Praunheim se soumirent à un test génétique, afin de dissiper tout doute sur leur éventuelle parenté…

Le roman comme travail intérieur

Instruit de la complexité de l’Histoire, féru d’ambiguïté et d’ambivalence, Kraus n’aime pas les oppositions binaires. Le titre allemand du roman ("Sommerfrauen Winterfrauen", Femmes d’été, femmes d’hiver) renvoie à cet abus simplificateur: "On veut que les êtres soient fille ou garçon, yin ou yang, juif ou aryen". Il prend ces oppositions avec les pincettes de l’ironie. Étrangement, lorsque nous lui suggérons que le patronyme de Jonas Rosen est peut-être un avatar au pluriel ("roses" en allemand se dit en effet Rosen) du prénom d’emprunt de son mentor (Rosa), il esquisse une moue perplexe. Preuve que le romancier ne saurait calculer toutes les ramifications mentales de ses inventions.

"Il ne me viendrait pas à l’idée de tirer un film d’un de mes livres. Le roman est un travail intérieur. Le cinéma est un travail extérieur, qui dépend de tant de gens."
Chris Kraus

Nous lui rappelons qu’à un journaliste qui lui demandait s’il avait envie de tourner les films de ses romans, Milan Kundera répondit: "Non. Je n’ai pas envie de m’entendre dire que cette phrase ou cette page coûte trop cher." Kraus acquiesce: "Il ne me viendrait pas à l’idée de tirer un film d’un de mes livres. Le roman est un travail intérieur. Le cinéma est un travail extérieur, qui dépend de tant de gens."

Avant de nous quitter, nous ne résistons pas à une question intime: baiser, faire des films ou écrire des livres, que préfère-t-il? Kraus s’esclaffe et répond en auteur: la dernière épouse du romancier suisse Friedrich Dürrenmatt, l’actrice Charlotte Kerr, plus jeune que lui, était d’une belle vigueur. L’Helvète confiait qu’après le sexe, il ironisait, désabusé: "Et encore un poème de perdu."

Roman

Chris Kraus, Belfond,

328 p., 22,50 euros.

Note de l'Echo: 4/5

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