Chris Kraus montre qu'en Allemagne, l'Histoire ne passe pas

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Trente ans après la chute du Mur, le roman acide de Chris Kraus, "La Fabrique des salauds", éclaire de façon magistrale ce qui rend cet anniversaire si amer, dans un pays où les libres penseurs sont pris en tenaille entre le politiquement correct et l’hydre de la nouvelle extrême-droite.

Chris Kraus (à ne pas confondre avec l’écrivaine et cinéaste américaine du même nom) a le cheveu blanc, le regard bleu, et un sourire jovial. Son roman, s’il joue de puissants contrastes, n’a rien de bichrome. Depuis Fritz Lang, le cinéma allemand a souvent croisé l’histoire germanique la plus violente pour la transformer en f(r)iction grinçante. Chris Kraus, qui signe avec "La Fabrique des Salauds" son troisième livre, façonne une chronique du siècle germanique à travers celle de la famille Solm et de son trio central, deux frères, Konstantin et Hubert, et une sœur adoptive juive, Eva, qui traversent les avalanches de l’histoire avec un sens tragique de l’équilibrisme et, souvent, un sourire iconoclaste. Le plus adroit des trois, Konstantin, surnommé "Koja", est un Houdini qui parvient à s’extraire de tous les pièges et à se faufiler de régime en régime: de Riga, possession germanique (après le traité de Brest-Litovsk, en 1918) où Großpaping, le patriarche de la famille, fonde la dynastie, jusqu’à la RFA de Willy Brandt, du BND (les services secrets fédéraux) qui se sert de lui, au Mossad qui fait appel à ses services, puisque Koja en devient in fine un agent trouble.

Christopher "Chris" John Kraus ©Belgaimage

Scénariste (il travailla avec Völker Schloendorff à une suite du "Tambour", le premier film s’arrêtant en 1945), Kraus sait que le récit doit construire du temps et de l’espace entre des personnages. Le cinéma est à l’aise dans l’ellipse: réalisateur avant d’être romancier, n’a-t-il pas intitulé un long-métrage… "Quatre minutes"? Il n’ignore pas qu’une différence cardinale semble distinguer le film du roman: "Dans un film, dit-il, l’absence de narrateur laisse croire qu’on est en présence de la réalité. En fait, c’est une fausse impression, puisque dans les deux cas la fiction s’appuie sur un texte et la réalité est filtrée par celui, ou ceux, qui la racontent."

Auteur de ce roman historique (à tous les sens du terme), il manie cette fois un siècle entier, qui traverse les personnages qui le traversent, tambour battant. En allemand, "La Fabrique des Salauds" s’intitule "Das kalte Blut" (Le sang froid), mais il préfère le titre français, qui traduit mieux son idée que "le mal se fabrique". Avant d’être le titre d’un roman, "Das Kalte Blut" fut celui d’un manuscrit privé: l’histoire de son grand-père Otto, un homme au sang froid. Or, dans le roman né de ce premier manuscrit, le personnage central (Konstantin-Koja) manifeste face à tout ce qu’il traverse un sang-froid, un recul par rapport à l’horreur, avec cette once de mauvaise foi si magistralement définie par Sartre dans "L’Être et le Néant": il est le fameux garçon de café sartrien, qui "joue avec sa condition pour la réaliser". Chez Kraus, il n’y a pas de méchants, qui font le mal pour le mal, mais des salauds, qui font le mal pour se faire du bien (ou, simplement, pour s’en tirer). Et qui se mentent pour s’inféoder au pouvoir et ne pas exercer leur liberté.

D’historien à romancier

Kraus a une formation d’historien (condition, en Allemagne, pour accéder aux archives officielles): son roman croise avec brio l’histoire (familiale et allemande) et les fantasmes que charrient famille et nation. Lors de ses recherches sur Otto, le grand-père, il s’est demandé pourquoi cet homme n’avait pas été guidé par "l’exigence morale qu’il imposait à sa famille et qui aurait dû lui interdire d’agir comme il l’a fait".

"La Fabrique des salauds" - Chris Kraus. Traduit de l’allemand par Rose Labourie. Belfond. 887p. 24,90 euros. Note: 5/5. ©Belfond

Il en a conclu qu’il était atteint par ce que le psychanalyste et philosophe Erich Fromm appelle la névrose du "narcissisme malfaisant", l’une des trois composantes de ce que la psychologie américaine qualifie de Triade noire: narcissisme, machiavélisme et psychopathie. Narcissique, le grand-père Otto n’existe socialement que par pur intérêt, sans empathie. À ce stade de la conversation, je me sens poussé à lever l’ambiguïté et pose à Chris Kraus cette question impérieuse: qu’a donc fait son grand-père?

"J’ai longtemps cru qu’il s’était battu dans la SS, car c’était un proche de Skorzeny (auteur d’opérations spectaculaires comme la libération de Mussolini, et employé après-guerre par le Mossad israélien, NDLR). Otto est mort en 1989, quelques mois avant la chute du Mur. Avant de mourir, il avait rédigé un court mémoire sans aucune mention claire, mais contenant des allusions que mon inconscient m’a empêché de discerner (je comprends donc bien ce qui interdit aux proches de prendre la mesure de ces crimes). En 2000, j’ai découvert qu’il avait en fait opéré pour le SD de Heydrich et dans les Einsatzgruppen (unités d’extermination, NDLR), notamment avec Walter Stahlecker, chef de l’Einsatzgruppe A, dans les États baltes et Leningrad, et les Einsatzkommandos 1A, 1B et 1C."

"En Allemagne, on m’a reproché un manque de respect et une légèreté désinvolte. L’ironie me permet de mettre en scène le tragique à la bonne distance. Mon hypothèse de travail, c’est qu’au contact de l’horreur, le comique devient nécessairement tragique."


Horrifié, bien avant de passer au roman, s’affranchissant de toute loyauté familiale, Kraus s’est alors employé à reconstituer l’emploi du temps d’Otto pour décrire les faits. Otto et ses deux frères, Hans et Lorenz, étaient tous trois officiers des Einsatzgruppen, cas familial unique en Allemagne. Devenu architecte après-guerre, Otto était un dessinateur hors pair. Lorenz, le cadet, était caricaturiste de son unité, et Stahlecker lui demandait des dessins, pour le divertir… Otto et Hans espionnèrent aussi en Lettonie pour Heydrich (et Chris Kraus d’ajouter, détail touchant, que Heydrich offrait les langes de son propre père alors bébé…).

Dans le roman, Koja, portraitiste de talent pris sous son aile par Himmler, commence, sur le point de tirer le coup de grâce sur une mère et son fœtus, par dessiner cette scène, afin de se durcir avant de la vivre.

Les vides de la vérité

Claude Lanzmann, auteur de "Shoah", jugeait obscène toute fiction sur le sujet. Kraus croit cette fiction possible. En Allemagne, cette question plane depuis que le philosophe Theodor Adorno, critiquant le poète Paul Celan, jugeait "qu’écrire un poème après Auschwitz est barbare". "Historien, je sais que beaucoup de documents ont été détruits et laissent des vides, reprend Chris Kraus. Le vide entre fait et fiction ne permet pas d’établir la psychogenèse d’un criminel. Romancier, je crois que la fiction permet de décrire le criminel de l’intérieur et de combler ce vide, de rétablir une vérité subjective. En ce sens, la fiction est plus proche de la vérité de l’individu."

"Romancier, je crois que la fiction permet de décrire le criminel de l’intérieur et de combler ce vide, de rétablir une vérité subjective. En ce sens, la fiction est plus proche de la vérité de l’individu."

"Je suis aussi réalisateur d’une comédie, ‘Blumen von Gestern’ (Fleurs d’hier), où deux chercheurs, enfants d’un bourreau et d’une victime, travaillent sur l’Holocauste et tombent amoureux, ce qui a provoqué un tollé en Allemagne. À mes yeux, il est pourtant essentiel de dépasser l’aspect ‘culte’ du sujet." Cette causticité du roman, héritée de "La Montagne magique", de Thomas Mann, et de ses cadavres de sanatorium évacués par la piste de bobsleigh, trouve l’un de ses moments savoureux dans une réplique de Koja, vieillard dans sa maison de repos, à son voisin de chambre, un vieux hippie: "Himmler était comme toi: c’était le premier hippie". Repartie savoureuse quand on sait l’engouement nazi pour les cosmogonies et les sites religieux.

L’ironie n’est-elle pas le moyen de mettre en scène l’horreur en offrant au lecteur le juste recul? "En Allemagne, on m’a reproché un manque de respect et une légèreté désinvolte. L’ironie me permet de mettre en scène le tragique à la bonne distance. Mon hypothèse de travail, c’est qu’au contact de l’horreur, le comique devient nécessairement tragique." Cette réaction chimique est constante dans le roman, cousine de l’ironie d’un Kundera mettant en scène le sinistre grotesque d’un régime communiste.

Les réactions allemandes au livre ont fait preuve d’une polarisation totale, certains journaux ne tarissant pas d’éloges, d’autres n’hésitant pas à lancer des attaques personnelles, notamment en l’accusant d’avoir inventé son histoire de toutes pièces. Les réactions les plus dithyrambiques sont venues d’Israël: "J’ai vu à quel point les juifs savent manier l’humour", commente-t-il avec un sourire, ce qui n’est qu’une demi-surprise…

Un passé qui ne passe pas

Ce roman a aussi nourri une leçon familiale, un effet en retour: "Ma famille est nombreuse, et j’ai reçu le soutien de mes enfants et de ceux de ma génération. À l’inverse, la génération de mes parents a réagi avec frayeur, distance et réserve". En ce sens, là encore, la famille Kraus croise l’histoire collective d’un pays où l’on sait que ce clivage des générations par rapport à un "passé qui ne passe pas" a pu entretenir les "années de plomb" et susciter la violence de la Fraction Armée Rouge dans les années 1970, qui sont celles de la fin du livre.

Le roman montre avec une douloureuse acuité que la dénazification en RFA, en RDA et en Autriche n’a été que chimère.

Si son Allemagne natale a réagi de façon aussi tranchée, c’est peut-être parce que l’un des ressorts centraux de l’après-guerre, qu’il met en scène dans son roman, "montre que la dénazification en RFA n’était que chimère: volontiers célébrée dans ce que le philosophe Karl Popper appelait une ‘société ouverte’ (une société démocratique affranchie du déterminisme de prétendues "lois de l’histoire" auxquelles le bolchevisme et le fascisme avaient en commun de vouloir adhérer, NDLR), ce n’était que façade. En RDA, la dénazification également célébrée par l’État (communiste) était encore plus superficielle: des cadres de l’ancien SD se sont recyclés dans la Stasi, alors que la RDA présentait la RFA en ‘bête fasciste’.

Selon Chris Kraus, les trois États germanophones successeurs du régime nazi ont raté la vraie psychogenèse de leur population et se sont affublés de masques… qui tombent de plus en plus souvent comme, dimanche dernier, au scrutin régional de Thuringe, avec une poussée de 12,8% par rapport à 2014 pour l’AfD (Alternative pour l’Allemagne, extrême-droite) qui a récolté 23,4% des suffrages dans ce Land situé au centre de l’Allemagne. Ci-dessus, Björn Höcke, son leader en campagne. ©Getty Images


L’Autriche, troisième État successeur du Grand Reich allemand, se perçoit comme la première victime de Hitler: aucune dénazification ne semble nécessaire… C’est là que le populisme de droite est le plus virulent. Le FPÖ, ouvertement raciste, était récemment au pouvoir et pourrait y revenir. Les trois États germanophones successeurs du régime nazi ont raté la vraie psychogenèse de leur population et se sont affublés de masques."

Et Chris Kraus de conclure sans appel: "Après la chute du Mur, la société ouest-allemande a éviscéré l’économie des nouveaux Länder de l’Est où les ‘Wessis’ ont pris les commandes. L’humiliation des ‘Ossis’, colonisés par l’Ouest, leur permet de justifier un comportement politique effroyable. Or, personne ne devrait voter pour les nazis (qui portent ici un autre nom) au motif qu’ils ont supprimé des emplois. Dans l’ancienne Prusse orientale (partie de l’ex-RDA), l’actuel mélange rouge-brun est compliqué par le problème de l’immigration et la proximité de la Pologne. La renaissance de la droite ne se limite pas à l’Est, où elle est plus visible. Dans mon livre, j’insiste sur de plus amples continuités, des ressentiments semés depuis des siècles qui vivent en nous et ressurgissent dans les générations futures. Il n’y a pas de présent politique. Il n’y a que l’histoire, recouverte par le présent politique."

Dans la lessiveuse de l'Histoire

Partie de cache-cache avec la machine de mort, le mensonge et le chantage.

Vieillard dans sa maison de retraite, un vieux hippie pour voisin de chambre, Konstantin "Koja" Solm se remémore sa vie: les origines lettones de la dynastie Solm, son père qui lui apprend "à voir", car c’est apprendre à vivre, son frère, Hubert, futur hiérarque nazi qui a tant de succès avec les femmes et a "trahi le monde entier". Et Eva, la petite orpheline juive qui deviendra, au fil d’un siècle violent, sœur adoptive puis femme incestueuse des deux frères.

De la Pologne aux États baltes et au front russe, les destins des deux frères croisent ceux des dignitaires nazis, Heydrich, Himmler. Leur partie de cache-cache avec la machine de mort prend fin avec la capitulation, mais leur partie de cache-cache avec le mensonge et le chantage qui tour à tour divise et rapproche le trio se poursuit après la guerre, lorsque Koja est employé par la CIA, le BND allemand, la Stasi est-allemande, le Mossad.

Dans cette traversée cataclysmique, on voit que les régimes, les époques, les idéologies changent, mais ce sont les mêmes hommes que la lessiveuse de l’histoire recycle et blanchit. C’est une vaste machine à secrets, et pourtant, nous avertit Kraus, citant Jean Racine: "Il n’est point de secrets que le temps ne révèle"

"La Fabrique des salauds" - Chris Kraus. Traduit de l’allemand par Rose Labourie. Belfond. 887p. 24,90 euros. Note: 5/5.

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