Le phénomène littéraire flamand traduit en français

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Phénomène littéraire en Flandre à sa parution, "Het Smelt" s’est vendu à 200.000 exemplaires. Le premier roman de Lize Spit paraît en français sous le titre "Débâcle".

Bovenmeer est un village imaginaire de Campine, quelconque avec sa boucherie, son église, sa ferme, son école à classe unique. Raconter son enfance dans un trou en bord de bretelle d’autoroute ne devrait pas affoler les foules. Les cruautés de l’adolescence boutonneuse, personne n’y échappe. Cela a été raconté des millions de fois avec des variantes selon que l’on soit né dans le Mississippi, à Arlon ou dans la banlieue de Belfast. Tout est question de regard, et c’est précisément l’originalité et la force de ce premier roman époustouflant de maîtrise.

Lize Spit (1988) a fait des études de cinéma et enseigne l’écriture de scénario. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle sait découper une histoire, mettre en perspective et faire se répondre les scènes en ménageant un véritable suspens. En plus de savoir écrire avec une grâce et une poésie qui transfigurent le quotidien et font écho aux silences intérieurs. Le moindre détail chez elle est parlant, essentiel, nécessaire, sensible et bouleversant de retenue.

Deux moments de la vie d’Eva progressent en parallèle, l’été de ses quatorze ans, où tout a basculé, et le bref retour au village, quitté à dix-huit ans. Entre ces deux lignes de trames, des scènes en famille plantent le décor. Eva voit tout avec une acuité extraordinaire alors que personne ne fait attention à elle, et les rares tentatives avortent.

Des petits cailloux

Le livre s’ouvre par une invitation à commémorer ce qui aurait dû être le trentième anniversaire de Jan, s’il n’avait tiré sa révérence bien plus tôt, et à célébrer l’installation de la nouvelle laiterie. Faire d’une pierre deux coups dans un souci d’efficacité aussi pragmatique qu’économe, exonère des épanchements embarrassants. Eva décide de s’y rendre, avec, dans son coffre, un gros glaçon… Étrange colis qui ne trouve sa justification stupéfiante que dans les dernières lignes d’un puzzle rythmé à la façon d’une charade terrible, ludique et implacable comme une comptine. Dès le départ, Lize Spit sème sous les yeux du lecteur, et de tous, des petits cailloux, les éléments des drames à venir. Or personne ne les remarque. C’est tout le propos de cette débâcle d’un malheur ordinaire au cœur d’un été plombé par l’ennui.

Avec un sens aigu de l’observation, Lize Spit rend éloquent l’univers d’Eva, qu’elle-même perçoit avec une acuité qui lui rentre dans la chair, sans résistance. L’inachèvement de la maison est, elle le sait, à l’image de son prénom tronqué ou du vieux frigo abandonné dans le jardin, des Noëls bâclés et des défaillances de parents qui ne dessaoulent que pour menacer d’en finir. Une famille catastrophique sur laquelle elle veille, en particulier sur sa petite sœur pleine de tocs. Dehors, il n’y a rien, si ce n’est deux copains de fortune, pervers et libidineux. La beauté furtive est vouée au saccage, par habitude, désœuvrement ou pour ne pas risquer le banc de touche.

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Lize Spit donne voix à la solitude de sa narratrice, impuissante à exercer son intelligence, sa liberté, son empathie. Cette écriture hyperréaliste, nimbée du réalisme magique de l’enfance, donne de la douceur au sordide dangereusement banal. "Het Smelt", titre original, brosse le portrait d’une certaine modernité, celle du lien perdu au sein de la communauté, de la famille, de la fratrie, et d’un isolement d’autant plus effroyable qu’il est invisible.

Tout fond (Het Smelt): l’innocence, le présent, l’avenir, tout, sauf l’intrigue à l’ironie désolée et solidaire. Exceptionnel, inventif, magistralement construit, quand tout y est bancal, ce roman est traduit dans un français élégant qui rend hommage, on le suppose, au style merveilleusement vivant de cette chronique tendrement macabre.

"Débâcle", Lize Spit, Actes Sud, 421 p., 16,99 euros

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