Colum McCann et les territoires du cœur

Dans la bande de Gaza, en 2015. ©Photo News

"Apeirogon" de Colum McCann entrevoit un possible à l'inextricable. Et suit l'exemple de deux pères, israélien et palestinien, unis par la douleur.

À l'été 1932, Einstein écrivit à Freud sa perplexité, «comment se fait-il que du Christ à Goethe, les grandes figures morales et spirituelles aient été impuissantes à changer la nature humaine », à éteindre la violence et la haine de l'autre? Leurs échanges parurent en 1933 dans l'indifférence et l'avènement d'Hitler.

«Comment faire pour libérer la civilisation de la menace persistante de la guerre?» Colum McCann reprend les termes du débat à la lumière de deux ennemis exemplaires. Rami Elhanan et Bassam Aramin, deux pères amputés de leurs filles, mortes, l'une dans un attentat suicide du Hezbollah en 1997, l'autre en 2007 par la balle d'un soldat israélien de 18 ans. Faites le compte, combien de victimes cela fait-il?

Roman

«Apeirogon»
Colum McCann

Belfond, traduit par Clément Baude, 510p., 23 euros

Note de L'Echo: 5/5

Prenant pour image le filet dans lequel les oiseaux migrateurs sont capturés au-dessus du territoire d'Israël et de Palestine – pour être bagués ou mangés –, l'auteur irlandais maille son récit de mille et une facettes, qui en miroir, forme un labyrinthe éloquent, comme le remarquait Borges. Un dédale moyen-oriental dont on ne sort toujours pas, fait de check-points, déviations, contournements, récupérations et cul-de-sac.

Unis pas le deuil

Unis par leur deuil, les deux pères, combattants de la paix, sont les personnages réels de cette fiction. «Bassam et Rami en vinrent à comprendre qu'ils se serviraient de la force de leur chagrin comme une arme.» Adolescent, Bassam jeta des pierres sur l'occupant, qui le condamna à sept ans de prison et d'humiliations. Il appris l'hébreu et se converti à la non-violence, et à sa sortie étudia l'histoire de la Shoah. Rami lui était au service militaire en 1967 pendant la guerre des Six jours et l'occupation de la Cisjordanie, il en revint pacifiste.

«Qui est le plus proche de mon cœur, un soldat de mon pays ou l'un des poètes de mon ennemi?»
Colum McCann
Dans «Apeirogon»

Morcelé, ce roman l'est autant que ces hommes et ces femmes, otages de l'histoire mondiale et des fabricants d'armes. Fragmenté, autant que l'est ce territoire redessiné par les chars, les bulldozers, les accords non tenus et les dissensions d'une territoire déchiré, le roman ose mettre en vis-en-vis des épisodes tragiques du passé, les silences coupables, les compromis funestes, les expropriations, les camps et les barbelés de naguère et d'aujourd'hui.

Traîtres à la patrie

Pour certains des leurs, Bassam et Rami sont des traîtres parce qu'ils ont choisi de porter ensemble leur douleur. Avant ses 47 ans, Rami n'avait jamais rencontré de Palestiniens et Bassam n'avait connu que des Juifs soldats ou gardiens de prison. Comment entrer en contact avec l'autre lorsqu'il est dans un viseur au bout du fusil? 

Colum McCann. ©©Patrice NORMAND/Leextra

À la fois enquête, méditation et essai, «Apeirogon» apporte au réel la dimension sensible qui lui manque, fait parler les pierres, les souvenirs et les non-dits. Ces papiers assemblés – journaux de classe, photos, communiqués, chansons – s'insèrent dans les interstices de l'histoire officielle d'une terre doublement sainte et martyr.

La forme même du roman de Colum McCann dit l'inextricable destin de ces êtres prisonniers d'une configuration qui les dépasse. «Apeirogon» «est une figure géométrique au nombre infini de côtés. Pris dans sa totalité, il approche d'un cercle mais un petit fragment ressemble à une ligne droite, on peut facilement atteindre n'importe quel point à l'intérieur du tout.» Mais, «qui est le plus proche de mon cœur, un soldat de mon pays ou l'un des poètes de mon ennemi?»

Colum McCann In Conversation With Claire Messud: "Apeirogon"

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