Comment Alain Prost s'est fait flinguer par Renault

Pour la première fois, Alain Prost "balance" à propos de la fin de son écurie en 2002. Une fin marquée par les intrigues de Renault qui préparait son retour sur l’avant-scène des grands prix.

Curieusement, celui qui a été le premier et – à ce jour – le seul champion du monde français n’a pas la place qu’il mérite dans le cœur du public français. Rien à voir avec l’aura de François Cevert, décédé prématurément en course, ou la sympathie suscitée par Jacques Laffite, prototype du français moyen. Pour ceux qui souhaitent mieux comprendre le paradoxe Prost, le n°12 des Dossiers Michel Vaillant, qui vient de sortir en librairie cette semaine, devrait apporter des éléments de réponse.

Sous la plume de Lionel Froissart, journaliste à "Libération", on y découvre une personnalité complexe, tourmentée voire secrète. On y apprend d’abord que le jeune Alain Prost se destinait d’abord à une carrière de footballeur, mais qu’il a contracté le virus du sport automobile en lisant les albums de Michel Vaillant empruntés à son frère ainé.

L’ouvrage est agrémenté de photos inédites sur les débuts du champion. "Ces trésors se trouvaient dans les albums photos de la maman d’Alain, à Cannes. Comme il était hors de question qu’elle s’en sépare, nous sommes allés les scanner chez elle", explique Philippe Graton, le fils du créateur des Michel Vaillant et directeur des éditions Graton.

Doux avec la mécanique

Alain Prost, c’est d’abord une façon très rationnelle d’aborder la course. Priorité donné au résultat au détriment du panache, pilotage tout en souplesse, respect de la mécanique : autant de qualités qui lui ont valu d’être surnommé "le professeur".

Cette sagesse se double d’une peur de se faire mal qui le poussera en plusieurs occasions à ranger sa voiture sur le côté lorsque la pluie rendait la conduite dangereuse. Il faut dire que Prost a été marqué durablement par l’effroyable accident survenu à Didier Pironi, pilote vedette chez Ferrari, sous la pluie de Hockenheim en 1982. Un accident dont Prost s’est retrouvé involontairement à l’origine.

La relation tumultueuse avec Ayrton Senna, son équipier chez McLaren, est bien sûr abordée en détail. C’est au cours de ce duel qui les opposa sur la piste de 1988 à 1993 que la F1 a vécu ses heures les plus intenses.

"Faites-le pour la France"

Pour la première fois aussi, le pilote français évoque le calvaire lié à la "mise à mort" de son écurie Prost Grand Prix, n’hésitant pas à citer des noms, dévoiler les intrigues, les pièges et les coups bas. Jamais auparavant, il ne s’était autant livré sur cet épisode douloureux de sa carrière.

N’ayant jamais caché son souhait de bâtir un jour sa propre écurie, Alain Prost se retrouve en 1996 approché par des responsables politiques qui veulent lui confier les rênes de la seule écurie française présente en F1 à l’époque, Ligier, alors en passe de devoir mettre la clé sous le paillasson. Le moteur Peugeot lui est offert en prime. Sentant que l’entreprise ne marcherait pas, Prost freine des quatre fers. Avant de céder finalement à la pression, y compris du président de la République, Jacques Chirac, qui insiste : "Faites-le pour la France."

Manque de bol, trois mois après la conclusion de l’accord entre Prost et Peugeot, Chirac dissout l’assemblée nationale et les socialistes reviennent aux affaires. Du coup, Prost perd tous ses appuis politiques. L’importance pour la France de disposer d’une écurie de grand prix est jugée tout à fait secondaire par le nouveau gouvernement Jospin.

"Il faut te tuer"

La seconde grosse révélation du quadruple champion du monde concerne la fin de Prost Grand Prix au début des années 2000. Une période qui voit Renault préparer activement son retour sur la scène des grands prix. Et l’écurie Prost ne cadre pas dans le plan de bataille de la marque au losange, ne serait-ce qu’en raison de la difficulté pour deux écuries différentes d’attirer le soutien des grands sponsors nationaux (Elf, Gauloises, PMU, etc.).

Les responsables de Renault n’y vont pas par quatre chemins et déclarent même à leur ancien pilote vedette : "Il faut te tuer." Les sponsors quittent le navire et Prost passe son temps à tenter de gérer les finances de son écurie plutôt que de s’occuper du développement des voitures. Début 2002, la cause est entendue et Prost Grand Prix est mis en liquidation judiciaire.

Arnoux le rebelle

L’épisode laisse, on s’en doute, un goût amer. D’autant que ce n’était pas la première fois que Prost était victime des coups fourrés de Renault. Déjà au début de sa carrière en F1, Prost avait dû composer avec le refus de Renault d’imposer des consignes d’équipe lorsqu’en 1982, il était en lutte pour le titre. Son équipier René Arnoux lui avait soufflé une victoire précieuse au GP de France, provoquant la colère d’Alain et expliquant en partie son déficit de popularité auprès du public français, plus prompt à soutenir le "rebelle" Arnoux.

Un an après, fin 1983, Prost perdait à nouveau le titre pour deux points face à Nelson Piquet, dont la Brabham roulait avec un carburant trafiqué. Renault refusera de déposer réclamation, ne souhaitant pas, pour des raisons commerciales, gagner le titre sur tapis vert. Ça aussi, Alain l’a encore en travers de la gorge.

Son déménagement en Suisse peu après, pour échapper à la pression médiatique… et au fisc français, achèvera de ternir sa réputation dans l’Hexagone. Une injustice totale quand on connait le palmarès du pilote et l’extraordinaire finesse de pilotage du "professeur".

Jean-Paul Bombaerts

"Alain Prost, Dossier Michel Vaillant n°12", éditions Dupuis, 104 pages, 24 euros

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