Danielle Nees, la jongleuse du livre

©JF HelGuedj

La semaine qui précède notre supplément spécial de ce samedi, consacré à la Rentrée littéraire 2018, L’Echo dresse le portrait de 4 éditeurs emblématiques. Ce vendredi, Danielle Nees, fondatrice de Genèse, un objet d’édition unique dans l’univers belge.

"Belge, j’ai été éditrice à Paris", où elle fut directrice générale de Flammarion jusqu’en 2001. "Forte de 35 ans d’expérience, j’ai créé Genèse Édition avec mes fonds, en partant de zéro. C’est devenu ‘un exercice de jonglerie’, à l’opposé de ce qu’enseignent les manuels de management." Sans alliance, sans actionnaires, elle s’est appuyée sur deux singularités: créer une maison franco-belge avec des auteurs français et belges, et défendre ses auteurs à part égale sur ces deux marchés.

D’ordinaire, toute maison, quelle que soit sa puissance, a un marché principal et des marchés secondaires: pas Genèse Édition. Cet exercice d’équilibre lui permet d’éviter toute littérature ethno-centrée, et de rechercher des titres "transversaux".

"En somme, l’édition est un commerce paradoxal: on vendrait mieux si l’on produisait moins."

L’atout d’une petite maison, c’est le travail avec les auteurs. "Dans les grandes, il n’y a plus d’accompagnement éditorial. Les petites font ce travail, mais ont plus de mal à vendre. Chez Genèse Édition, je me charge et de l’éditorial et du commercial." Et si la jonglerie réussit, c’est parce qu’elle publie un nombre limité de titres. Le marché se contracte (-2% en 2017), "le gâteau ne grandit plus, ou marginalement, et deux phénomènes affectent le secteur: les retours d’invendus poussent les grandes maisons à publier davantage, et il y a trop d’entrants qui s’improvisent éditeurs. Le temps d’ajouter leur propre production à un marché déjà saturé, ils disparaissent." En somme, l’édition est un commerce paradoxal: on vendrait mieux si l’on produisait moins.

L’édition, ce sont trois boîtes reliées. 1) la boîte centrale, la maison d’édition; 2) en amont, le manuscrit devient livre, avec ses processus de travail sur le texte, de mise en page, de graphisme, d’imprimerie, de gestion des stocks, etc.; 3) en aval, la vente, la promotion, la distribution. Danielle Nees précise: "J’agis au milieu d’une constellation d’une cinquantaine de personnes: auteurs, commerciaux, attachés de presse, imprimeurs, le tout, en double (livre papier et livre électronique) et sur deux marchés." Cette charge, parfois acrobatique, est un bien modeste prix à payer, juge-t-elle, "pour la liberté, celle de choisir les auteurs, celle de m’organiser quand et comme je veux."

Double vie

Danielle Nees vit donc une double vie: double réseau de commerciaux à qui présenter les titres, double réseau de distribution (Belles Lettres en France, Interforum en Belgique). La vente en ligne représente 15% de son chiffre d’affaires. Le livre numérique représente 5 à 6% des ventes. "Paradoxalement, ma génération, qui a chassé le papier de son bureau, préfère le livre papier à la tablette."

On a un jour appelé Genèse Édition "l’éditeur du Thalys". Danielle Nees considère cette activité pendulaire entre les deux pays comme un grand stimulant. "Si j’ai pris du retard dans telle région, cela m’oblige à relancer les dés." Genèse Édition publie environ 80% de fiction, 20% de non-fiction, 30% de Français, 70% de Belges. Récemment, la maison d’édition s’est ouverte aux autres marchés francophones, notamment le Canada, en publiant une Québécoise multiprimée, Michèle Plomer. "J’aime l’idéal de francophonie littéraire, et je souhaite que Genèse réponde à l’appétit des textes de langue française, quelle que soit leur origine."

À l’occasion de ses 10 ans, Genèse Édition vient de lancer une collection de livres de poche sous la griffe "Poches belges". Cette indéniable audace éditoriale répond à un besoin identifié de faire connaître de grands noms de la littérature belge francophone à un plus large public, y compris en France. À l’autre extrémité du mouvement de balancier, Genèse Édition lancera en 2019 une nouvelle collection de non-fiction, Punch, avec un grand éditeur… parisien.

Et l’avenir? "Si tout va bien, j’ai dix années d’activité devant moi. Le moment venu, j’aurai une responsabilité de succession." Danielle-la-Jongleuse préserve jalousement sa liberté, mais, dit-elle, "si un(e) passionné(e) compétent(e) voulait un jour reprendre Genèse Édition, je l’aiderais volontiers à aller plus loin et plus haut."

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