Dans "Broadway", Fabrice Caro plonge son lecteur dans les affres du quotidien

Fabrice Caro, auteur de roman, de BD et musicien. ©AFP

"Pourquoi tout doit-il être cohérent quand la vie elle-même ne l'est pas pour deux sous?" Fabrice Caro tire la barbe au convenu. Hilarant!

La réception d'une enveloppe bleue au courrier du matin suscite généralement une agréable sensation, la couleur rassure – ce ne peut être une facture, qui sait?, l'annonce d'un gain, d'une admiration anonyme? Dès son ouverture, Axel déchante. C'est une invitation à passer un examen colorectal gratuit pour les cinquantenaires. Il n'a que quarante-six ans, cette méprise serait-elle de mauvais augure, savent-ils des choses qu'il ignore? Faut-il y voir la mauvaise blague d'un ami ou la manifestation du destin?

Que ce soit dans ses bandes dessinées signées Fabcaro – «Zaï za¨zaï», «Moins qu'hier, plus que demain» – ou dans ses romans, Fabrice Caro excelle à plonger son lecteur dans les affres du quotidien. «Le discours» (Folio) qu'un frère doit écrire pour le mariage de sa sœur devient sous sa plume une épreuve désespérée pour regagner sain et sauf les rives de l'anodin et de la famille.

Imaginaire et non-sens

Pour Thurber avec «La vie secrète de Walter Mitty», pour Cami dans ses sketches «À lire sous la douche», le secours venait de l'imaginaire et du non-sens, et permettait à l'homme ordinaire, légèrement misogyne, de survivre au douillet ennui de la vie conjugale. Caro, lui, y plonge avec un courage digne des expéditions de l'extrême. Son admiration va à ceux et celles qui font leurs courses en grande surface ou passent un apéro avec les voisins, sans faux pas, bavardent de la taille réglementaire de la haie, des assurances ou du spectacle scolaire de fin d'année avec la décontraction voulue.

Axel entr'aperçoit que toute tentative est vaine, que tout s'est joué à l'adolescence et qu'un lancé de paquet de Pepito raté sous les yeux d'une jolie fille préfigurait les désastres et maladresses ultérieures.

Axel n'est pas de ceux-là. La fonctionnalité d'une maison pavillonnaire dans un quartier résidentiel uniforme affole son compteur Geiger, confirme chez lui cette impression d'être l'outsider de sa propre vie. Et d'être le seul à s'en apercevoir.

Le tragique de l'existence en a inspiré plus d'un. Caro renouvelle l'exercice en nous arrachant des éclats rires à réveiller le chat – à la troisième salve, il abandonnera le divan.

Fabcaro - Interview Sauramps Zaï Zaï Zaï Zaï

À presque cinquante ans, Axel entr'aperçoit que toute tentative est vaine, que tout s'est joué à l'adolescence et qu'un lancé de paquet de Pepito raté sous les yeux d'une jolie fille préfigurait les désastres et maladresses ultérieures. Le talent de Fabrice Caro dévide les situations jusqu'à l'absurde. Avec un réalisme en roue libre, il poursuit le «et si» pour s'ouvrir sur une oasis inaccessible.

À l'heure des remises en question de nos modes de vie, l'absurde de nos comportements, nos addictions à l'inutile, le factice, le prédigéré de nos fausses audaces sautent par-dessus les pages de ce roman salutaire. On se sent compris! Les pataquès d'Axel en deviennent bouleversants, nietzschéens. Et il y a du Tati dans ces fantaisies, ces détournements, ces parades face l'échéance rappelée par cette satanée enveloppe bleue.

Le talent de Fabrice Caro dévide les situations jusqu'à l'absurde. Avec un réalisme en roue libre, il poursuit le «et si» pour s'ouvrir sur une oasis inaccessible.

Au moins réveille-t-elle chez le quadragénaire «le sentiment du temps qui fuit et l'exaltation des sentiments», qui, au bac, placé au bon endroit permettait de passer sous les cordes mais qui n'apportent rien depuis, sauf entériner l'impression de malentendu.

On n'est pas celui qu'on rêvait et rien ne dure. La preuve? Les blagues qui vous assuraient le succès sont devenues affligeantes. Le mieux n'est-il pas de continuer à faire semblant, à se camoufler dans le réel, sans se poser la question du «pourquoi nous évertuons-nous à n'effectuer que des actes pourvus de sens?»

Roman

«Broadway» de Fabrice Caro

>Sygne-Gallimard, 194 p., 18 euros.

Note de L'Echo: 4/5

©rv

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