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Dans "Rien à déclarer", Richard Ford remue l'eau trouble où s'acclimate "l'homo americanus"

L'auteur américain Richard Ford, ici en 2013. ©AFP

Le bonheur se fissure sans bruit dans "Rien à déclarer", les nouvelles toutes en finesse de l’auteur américain Richard Ford.

Rien à déclarer? Rien, sinon la vie qui défile, la mort d'un conjoint ou d'un père et la paisible routine qui se réinstalle par-dessus la rupture. À mi-voix, sur la cadence mesurée d'un état des lieux – titre d'un précédent roman –, Richard Ford déploie son immense talent pour arpenter l'étendue d'existences ordinaires, de gens ordinaires.

Des hommes essentiellement, qu'on découvre au milieu d'une rumination, d'un souvenir ou d'une phrase qui les ramènent soudain à un amour ancien, une situation oubliée qui affleure l'espace d'un instant. Des hommes installés dans leur métier, avocat ou écrivain raté, profs, mariés, veufs ou divorcés se posent presque incidemment la question du bonheur, s'appréhendent à demi-mots, à distance des grandes émotions que les traits d'esprits ou les conversations sans conséquences masquent sans difficulté. Ils vivent «assez pleinement leur vie», jouissent d'un beau coucher de soleil sur la plage ou d'invitations un peu contraintes qu'ils sauront laisser glisser.

À cet exercice, Richard Ford excelle. Prix Pulitzer et Pen/Faulkner pour sa trilogie «Un week-end au Michigan», «Indépendance» et «L'État des lieux», avant d'être couronné par le Prix Princesse des Asturies pour l'ensemble son œuvre, il montre avec ce nouveau recueil qu'il est loin d'avoir épuisé son terrain.

Sur ces dix nouvelles parfaitement dosées, très élégantes, passe une ombre sur la joie – souvent feinte – et avec elle, le soupçon, la fêlure dans le ciment du couple, de la famille, de l'amitié.

Cet ami de Raymond Carver, qui a vécu au Montana, a conservé son œil de chasseur et de pêcheur à l'affût pour interpréter, sans faillir, le moindre détail, saisir un visage qui s'altère au moment où la pensée s'égare. Par petites touches, ses nouvelles magistrales, progressent inéluctablement vers une fin sans dénouement, comme si rien ne pouvait altérer une existence bâtie sur un positivisme volontaire. Entre-temps, la rencontre avec une inconnue, l'entrée inattendue d'une ancienne amante, une chanson liée à un épisode de l'enfance, ont fait ressurgir les décisions et questions laissées en suspens, les mystères jamais éclaircis, les blessures gardées pour soi.

Roman

"Rien à déclarer"

Par Richard Ford

Nouvelles traduites par Josée Kamoun et éditées par L'Olivier

384p. - 22,50€

Note de L'Echo:

Sur ces dix nouvelles parfaitement dosées, très élégantes, passe une ombre sur la joie – souvent feinte – et avec elle, le soupçon, la fêlure dans le ciment du couple, de la famille, de l'amitié. A-t-on été vraiment compris? La réciprocité était-elle réelle ou avons-nous joué simplement notre partie? Mourant, au beau milieu d'une phrase que sa compagne, dos tourné, entend distraitement et complète mentalement, par habitude ou lassitude, le mari ne meurt-il pas doublement seul? Mort sur ces mots: – «J'ai un projet». La nouvelle s'appelle «Happy»!

Dans celle intitulée «En transit», un adolescent un peu gauche, orphelin de père, qui existait enfin, croyait-il, pour un seul copain, conserve la balafre d'un mot méchant. Peut-il encore croire aux bons moments passés ou doit-il tout réévaluer, tout effacer? Appelée au chevet de son premier fiancé, abandonné au Canada, la jolie sexagénaire saura-t-elle apporter ce qu'on attend d'elle ou du moins relancer les balles avec la dextérité dont elle fait preuve au bar de cet hôtel à la gaîté factice? Et par-dessous, toutes ces nouvelles, cette question: quelle place tient-on dans la vie des autres?

Jamais il n'accule ou ne piège ses personnages, il remue un peu l'eau trouble où s'acclimate «l'homo americanus», dans la quiétude d'une réussite ou d'un renoncement qui l'ont mis à l'écart des imprévus.

Richard Ford jette un regard plein d'aménité sur la manière dont les êtres se débrouillent avec eux-mêmes, se mentent, par paresse ou crainte, d'avoir un jour à identifier son vrai désir. Jamais il n'accule ou ne piège ses personnages, il remue un peu l'eau trouble où s'acclimate «l'homo americanus», dans la quiétude d'une réussite ou d'un renoncement qui l'ont mis à l'écart des imprévus. D'origines européenne, ils ont perdus cette faculté de rompre pour se réinventer qu'avaient leurs ancêtres irlandais. «En somme, ils s'étaient fabriqués une vie qui les abritait. Que faire d'autre?» 

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