Dave Eggers: "Je cherche surtout à éviter de parler de moi-même"

©Brecht Van Maele

"Chaque vie pourrait être un livre de Tolstoï", nous confie l’écrivain américain Dave Eggers, et c’est ce qui le motive à écrire. Sur un réfugié, un négociant en café, Donald Trump…

La première question est toujours la plus difficile car c’est elle qui crée ou non la confiance chez votre interlocuteur. Avec Dave Eggers, il y a heureusement un point d’entrée et il hoche la tête: "Mokhtar m’a montré la photo avec la tasse de café sur sa tête". Cette photo a été publiée le 3 novembre dans L’Echo. Quelques jours plus tôt, à Anvers, Mokhtar Alkhanshali – le nouveau roi du café – avait raconté son histoire, dont la version détaillée fait l’objet du dernier livre de l’auteur américain à succès Dave Eggers. Son titre: "The Monk of Mokha", dont Mokhtar Alkhanshali est le personnage principal.

Son livre le plus célèbre "Le grand Quoi", publié en 2010, commençait ainsi: "Je n’ai aucune raison de ne pas ouvrir la porte, donc j’ouvre la porte". Il raconte aujourd’hui – grâce à cette entrée en matière, mais avec une autre image de la porte – la raison pour laquelle il a trouvé Mokhtar Alkhanshali (un Américain aux racines yéménites qui a lancé un commerce de café) tellement intéressant. "J’aime les gens qui se réinventent. Un jour, Mokhtar a décidé qu’il ne voulait pas rester concierge toute sa vie (il travaillait dans les luxueuses tours Infinity à San Francisco, NDLR), mais qu’il souhaitait ouvrir ses propres portes. Celles qui conduisent à sa propre vie. C’est pourquoi je pense que ce livre est plus intéressant que si j’avais écrit sur la crise au Yémen."

Une crise qui est pourtant bien réelle. Pendant la semaine de notre rencontre avec Mokhtar, la menace de famine au Yémen après trois ans de guerre civile a fait la une de l’actualité. Comme si tout d’un coup, nous nous étions réveillés.

"The Monk Of Mokha" ©rv

"Mais ce ne fut qu’une seule fois, avec Mokhtar, et loin de l’endroit où la guerre fait rage. Il y est souvent allé, et le résultat, c’est que tout le monde aujourd’hui lui demande ce qu’il faudrait faire au Yémen. Mais Mokhtar n’a que 30 ans et il n’est pas politicien. Vous ne pouvez pas demander à un jeune gars comme lui d’avoir une solution toute prête."

Pour un politicien, ce ne serait pas un problème.

"Il n’y a aucun pays au monde qui soit plus difficile d’accès que le Yémen. Ce n’est que maintenant que l’on parle d’un cessez-le-feu et qu’il y a des pourparlers de paix à Stockholm, que l’aéroport de Sanaa a été rouvert. Lorsque j’ai écrit "Le grand Quoi" sur la fuite de Valentino Achak Deng du Soudan du Sud, la guerre civile faisait rage depuis 20 ans. Mais personne n’y faisait attention. Tout comme au Yémen, on estimait que c’était trop complexe et on parlait de "guerre tribale". Ce mot "tribal" est toujours une excuse pour ne rien faire. Alors que ce n’est pas tellement difficile.

"Ce n’est qu’après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi que le Sénat américain a commencé à se poser la question: ‘Mais qu’est-ce qui se passe au Yémen?’"
Dave Eggers

C’est une guerre entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, qui soutient les rebelles Houthi. Mais aucune règle internationale n’a autorisé les Saoudiens à bombarder le Yémen. Ce n’est qu’après l’épisode avec Mohammed ben Salmane, le prince héritier d’Arabie Saoudite, et Jamal Khashoggi (le journaliste assassiné au consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul, NDLR) que le Sénat américain a commencé à se poser la question: "Mais qu’est-ce qui se passe au Yémen? Pourquoi soutenons-nous ces bombardements?""

L’indifférence est un mot qui revient souvent. Cela se passe loin de chez nous et cela ne nous touche pas.

"Je suis certain qu’en Belgique, il y avait beaucoup d’indifférence au début du génocide au Rwanda. Les gens se disent: "Essayons de rester en dehors de tout ça". Mais je trouve cette attitude tellement déprimante. John Prendergrast, un de mes amis, a écrit avec Fidel Bafilemba un livre qui s’appelle "Congo Stories". Il parle entre autres de l’histoire de l’exploitation des minerais au Congo. Mais aussi du pouvoir qu’ont les consommateurs. Lorsque vous achetez un iPhone, vous achetez du cobalt qui vient de ce pays. Donc j’estime que nous avons le droit de demander à Apple de prouver que ce cobalt a été extrait de manière équitable. Pensez-vous qu’Apple souhaite de la mauvaise publicité? Certainement pas. C’est donc à nous qu’il revient de faire entendre notre voix et d’avoir une influence sur une situation qui a priori ne nous regarde pas et constitue une affaire interne au pays. Il n’est pas toujours nécessaire d’avoir des "military boots on the ground". Nous pouvons boycotter, imposer des sanctions, assécher les ressources financières."

Est-ce le point commun entre tous vos livres? Cet engagement? Qu’il s’agisse d’un réfugié du Soudan du Sud ou d’un survivant de l’ouragan Katrina?

©Brecht Van Maele

"Zeitoun (le personnage principal du livre éponyme sur un Américano-syrien qui a choisi de rester à la Nouvelle-Orléans malgré la menace de Katrina, NDLR) est un self-made-man qui partage avec Valentino (du livre "Le grand Quoi") le fait que leur histoire s’est déroulée après les attentats du 11 septembre à New York. Soudain, tous ceux qui avaient des origines arabes ou étaient musulmans devenaient suspects. C’est ainsi qu’est né le livre. Dans notre pays, chaque incident, chaque problème a été corrélé à l’islam et au terrorisme. Même lors de la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire moderne américaine, le Department of Homeland Security ne s’intéressait qu’au terrorisme. C’était la réponse à chaque problème. On ne peut pas être plus fou que cela. C’est de cette indignation qu’est né le livre, mais il se termine par la question: comment survivre aux Etats-Unis?"

Vous n’aimez pas parler de vous.

[Il sourit.] "Il y a 20 ans, j’ai écrit mes "mémoires", c’est suffisant. Aujourd’hui, je fais tout pour éviter de parler de moi-même."

Ce fut son premier livre, paru en 2000. "A Heartbreaking Work of Staggering Genius", en français "Une œuvre déchirante d’un génie renversant". C’était bien vu de la part d’Eggers. Dans le livre, il parle de son histoire personnelle et de la manière dont il a perdu ses deux parents à l’âge de 21 ans en à peine 32 jours, et raconte comment il a dû élever son jeune frère Toph âgé de 8 ans. Cela lui a donné un coup d’avance: il avait raconté son histoire. Il était temps de passer à autre chose. Et donc de se poser des questions sur les autres. Et non plus sur lui-même. Du moins, il a essayé.

Comment avez-vous compris qu’écrire était ce que vous faisiez de mieux? Et qu’est-ce qui vous a poussé dans cette direction?

"À l’école secondaire, je faisais plutôt de la peinture. Ce n’est que lorsque je suis allé à l’université d’Illinois, une immense école avec 42.000 étudiants, que j’ai découvert le journalisme. L’université publiait, et publie encore, tous les jours un journal de 62 pages écrit par les étudiants. J’y ai commencé comme photographe, pour devenir ensuite illustrateur, journaliste et enfin rédacteur en chef. C’est là que j’ai tout appris, et nous étions même rémunérés pour notre travail. C’était l’époque de la première guerre du Golfe, et je suis devenu accro aux reportages et aux journaux. C’était aussi un wake-up call."

Pouvez-vous expliquer?

"Écoutez quelqu’un pendant trois heures et vous aurez chaque fois un Tolstoï."
Dave Eggers
écrivain américain

"À l’époque, j’avais arrêté de peindre et j’étais devenu journaliste. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à écrire de la fiction, mais je l’ai toujours fait avec un point de vue journalistique. Mes modèles étaient George Orwell, Ernest Hemingway et Joan Didion. C’est encore le cas aujourd’hui. Il y a une semaine, j’ai pris un taxi. Le chauffeur était originaire d’Érythrée et comme toujours, je l’ai interviewé. J’ai tout de suite pressenti que son histoire pourrait devenir un livre.

Mais c’est le cas de tous les chauffeurs de taxi et par extension de chaque être humain. Il y a potentiellement 6 milliards de livres à écrire. C’est pour cette raison que les gens vont voir un thérapeute. Parce que c’est quelqu’un qui écoute, sans juger. Les histoires sont donc indispensables à la santé de la société. Écoutez quelqu’un pendant trois heures et vous aurez chaque fois un Tolstoï. Vous pouvez écrire "Guerre et Paix" ou une tragédie de Shakespeare à partir de l’histoire de chaque chauffeur de taxi érythréen."

La semaine dernière, vous étiez au Nigeria, puis à Pittsburgh, aujourd’hui en Belgique et demain à Londres. Pouvez-vous écrire partout où vous êtes?

"C’est compliqué. Après notre rencontre, je dois encore travailler à un speech que je dois donner à Londres sur les droits digitaux. Mais ce sera difficile. En réalité je ne peux écrire qu’à la maison selon un rituel immuable: je lis pendant une heure et demie, je bois un café et ensuite je vais à mon bureau, dans le garage."

Dans le garage?

"Il ressemble un peu à la pièce où nous nous trouvons: rien que des murs. Aucune fenêtre. Et rien au mur susceptible de me distraire. Ma femme (Vendela Vida, également écrivaine, NDLR) s’est aménagé une très belle pièce à l’étage de notre maison, et c’est bien. Moi, tout ce qui est potentiellement distrayant finit par me distraire."

Vous êtes d’ailleurs une légende: pas de smartphone, pas d’internet…

"Je n’ai pas internet à la maison, mais je me connecte parfois à la bibliothèque ou quand je suis à l’hôtel (il rit). Et là, je comprends pourquoi il vaut mieux que je n’aie pas internet. Je perds beaucoup trop de temps. Mais les nouvelles technologies m’intéressent. J’ai utilisé le premier ordinateur Apple, et sans Apple, je ne serais pas éditeur aujourd’hui. Je ne suis d’ailleurs pas totalement anti-tech, je suis simplement triste de voir où les choses en sont arrivées. Les outils décident désormais de la manière dont nous devons les utiliser, et nous sommes tous devenus des employés de Google et de Facebook. Ils profitent de nous sans autorisation. Je trouve cela terrifiant."

La fin de notre rencontre approche. Il y a une question à laquelle les écrivains n’aiment pas répondre, parce qu’ils ont peur que cela leur porte malheur. Ou que d’autres leur volent leur idée. La question: quel sera le sujet de votre prochain livre? Dave Eggers répond qu’il sortira en mars. "A short novel". "Ensuite, j’ai l’intention d’écrire un livre sur les deux premières années de Trump, mais j’aimerais commencer par écrire une histoire sur une réunion électorale de Trump à Phénix qui s’est presque terminée en émeute. Aux Etats-Unis, vous pouvez amener sans problème une arme de guerre à une assemblée."

Dave Eggers ©Brecht Van Maele

Il y a cinq minutes, j’ai pensé: oserons-nous publier une interview de Dave Eggers sans poser de question sur Donald Trump? Mais vous avez vous-même soulevé le sujet.

"J’ai commencé à le suivre en juillet 2016. Dans les meetings électoraux jusqu’à son "intronisation". Et encore aujourd’hui. Quelques morceaux ont déjà été publiés, d’autres attendent d’être écrits. J’essaie d’en faire un livre, même si je me demande si le monde attend un nouveau livre sur Trump. La différence, c’est que cela ne concernera pas son impact sur ceux qui travaillent à la Maison Blanche, mais sur tout le pays."

C’est le pays qui jadis a ouvert les bras aux "Lost Boys" du Soudan du Sud, comme Valentino dans "Le grand Quoi". Est-ce que Valentino aurait encore sa chance avec Trump au pouvoir?

"J’étais à Washington le jour de l’élection de Trump. J’avais rendez-vous avec des gens qui avaient fui Gaza six mois plus tôt et avaient trouvé refuge aux Etats-Unis. Ce jour-là, nous devions fêter la victoire d’Hillary Clinton (il rit). L’inimaginable est arrivé, et j’ai pensé: c’est le pire moment pour venir aux Etats-Unis quand on est un réfugié. Mais ces gens étaient heureux. Par comparaison avec Gaza, les Etats-Unis restent un paradis. Aujourd’hui, ils habitent sur la côte ouest, ils ont un avocat et je suis certain qu’ils obtiendront leur permis de séjour. Comme des dizaines de milliers d’autres. Les Américains ont toujours bien accueilli les migrants et la majorité d’entre eux s’opposent à la construction du mur entre le Mexique et Les Etats-Unis. Les émeutes à Charlottesville sont une exception. Le racisme, la xénophobie et la suprématie blanche sont des mouvements minoritaires."

Hélas, l’homme le plus puissant des Etats-Unis fait partie de cette minorité.

"Nous avons en effet la malchance que l’homme le plus ignorant, le plus effrayant et le plus lâche de ces 230 millions d’Américains habite à la Maison Blanche. C’est vrai. Mais je suis optimiste, et je ne crois pas qu’il ait des chances d’être réélu. C’est tout simplement impensable."

Pourquoi en êtes-vous tellement certain?

"J’ai toujours été optimiste envers les humains. De plus, Trump n’a pas remporté les élections. Il avait 3 millions de voix en moins qu’Hillary. Entre-temps, les États où il a gagné ont changé d’avis: le Michigan, l’Ohio, la Pennsylvanie… l’Arizona et la Floride pourraient aussi rapidement retourner leur veste. Et les élections de mi-mandat ont redonné de l’espoir et il a lui-même toute une série de federal crimes à son actif. Pires que ceux de Richard Nixon. Si l’enquête de Robert Mueller (le procureur spécial qui mène l’enquête sur les affaires autour de l’élection de Trump, NDLR), aboutit, Trump aura beaucoup de mal à rester au pouvoir."

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