interview

De "belles époques" qui concordent

L'auteur britannique Julian Barnes lors du festival de littérature Kosmopolis, à Barcelone, en mars 2019. ©EPA-EFE

En 2015, Julian Barnes découvre un tableau de John Sargent, "Le Dr Pozzi dans son intérieur". Intrigué, il plonge dans l'histoire de son modèle et rédige ce passionnant portrait de la Belle Époque.

L'homme en rouge dépeint par  John Sargent en 1881 n'est autre que Samuel Pozzi, médecin français originaire de Bergerac, "inventeur" de la gynécologie, qui respecte les femmes autant qu'il les "honore". Un honnête homme dans tous les sens du terme, de son époque: protestant devenu agnostique, provincial devenu l'ami du prince de Polignac et du comte Robert de Montesquiou – dandys désœuvrés avec qui on le surprend, dans les premières pages du livre, s'en aller faire du "shopping culturel et décoratif" à Londres en 1885. Ce chirurgien, personnage qui symbolise cette Belle Époque qualifiée de telle a posteriori, est l'occasion d'une étude chirurgicale justement de la part de l'écrivain anglais et francophile Julian Barnes qui, sur fond de postface… post-brexit, tire le portrait en regard des deux nations.

Pozzi est un "honnête homme" de la Belle Époque, progressiste, ouvert, généreux, séducteur. Y a-t-il beaucoup de lui en vous?

Je ne crois pas. Et je n'ai jamais pensé de la sorte en écrivant un livre, et d'ailleurs aucun de mes proches ne l'a jamais imaginé. Ce qui signifie que non! (il rit)

"Lorsque des Français comme Pozzi se rendaient à Londres au XIXe siècle, ils étaient souvent épouvantés par le bruit, l'odeur, le brouillard, la fureur du chemin de fer, la pollution anthracite…"

C'est un brillant médecin. En ce qui vous concerne, vous auscultez les âmes. Et comme dans le cas de ce chirurgien, ce sont la main et l'esprit qui sont au travail... Deux professions où l'on a les "choses en main".

Eh bien, je n'utilise mes mains que sur un clavier (rires). Et mon esprit travaille de façon différente: Pozzi diagnostiquait les patients et tentaient de les guérir tous ou toutes; pour ma part, j'imagine des personnages, et s'ils ne me plaisent pas, je les tue et je recommence, ce qui eut été criminel dans son cas!

Incroyable modernité de Pozzi qui se veut un chirurgien non interventionniste...

En effet, c'est un des aspects les plus impressionnants de la personnalité de Pozzi. Durant son enfance et sa jeunesse, la gynécologie faisait partie intégrante de la médecine générale, et les femmes étaient épouvantablement massacrées. Non seulement il a fait de la gynécologie une spécialité à part entière, mais il se montrait particulièrement attentif à l'effet produit par ses interventions sur la psychologie de la patiente autant que sur son corps.

"À l'époque de Margaret Thatcher, la différence entre riches et pauvres en était revenue au niveau de l'époque victorienne, et elle s'est accrue depuis."

Le tournant du siècle dernier est l'un de vos terreaux de prédilection. Pensez-vous être né trop tard?

Je n'ai jamais pensé à ce que je serais devenu si j'étais né à une époque différente. La plupart des gens qui le font se demandent ce qu'il se serait passé s'ils avaient été riches ou célèbres dans leur vie rêvée. Mais les probabilités sont grandes que, transféré dans le passé, vous seriez mort enfant, ou tué par une épidémie, et, si vous aviez survécu, vous auriez été pauvre et ignorant, vivant sous l'influence énorme du roi et de l'Église. Je ne rêve donc pas de cela et me considère simplement comme quelqu'un de mon époque.

En tant que grand admirateur de Flaubert, qu'avez-vous pensé de cet aller-retour France-Angleterre de "Gemma Bovery", inspiré du chef-d’œuvre de Gustave, BD anglaise transposée à son tour dans un film français?

En fait, il se fait que je suis un vieil ami de Posy Simmonds, l'auteure de "Gemma Bovery", qui est un grand livre. Bien que peut-être pas autant que l'original… (il rit)

Bien que francophile assumé, vous vous moquez dans ce livre des Français raillant les Anglais(es) et leur peu d'appétence sexuelle ou le fait que le prince Charles préféra une maîtresse moins jolie que son épouse Lady Di.

Je me considère comme un vieil ami de la France pour avoir beaucoup écrit à son sujet. Les vieux amis ont bien le droit de se taquiner…

En 2016, le discours s'est résumé à "nous serons plus riches au sein de l'Europe" contre "nous serons plus libres en dehors de l'Europe". Il est facile de comprendre que le second slogan était plus attirant émotionnellement…

Les Anglais et les Français sont au fond similaires sur beaucoup de plans, et pourtant différents?

C'est certain: nous avons chacun été des puissances impériales ambitieuses, nous avons tous deux exécuté nos rois, nous sommes battus pour acquérir un système parlementaire, nous avons été alliés dans de nombreuses guerres – pas toutes, c'est vrai – et nous avons été respectivement formés par l'esprit des Lumières… Évidemment, en privé, nous pensons que les tactiques politiciennes de l'autre baignent dans l'hypocrisie. Nous avons beaucoup en commun! (rires)

Quelle est l'importance de la religion dans l'opposition entre Angleterre et France?

Elle est nulle. Ce n'est absolument plus une préoccupation en Grande-Bretagne, sauf peut-être en Irlande du Nord. Nous ne regardons certainement pas par-delà la Manche en disant "regardez ces effrayants catholiques!" En Grande-Bretagne, les catholiques fréquentent plus facilement l'office que les anglicans, et les musulmans vont plus facilement à la mosquée que les catholiques à l'église.

Il y eut notamment la fameuse loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l'État, en France. Quel est votre point de vue de Britannique sur cette notion très française de laïcité?

Je la trouve excellente et nécessaire: l'Église et l'État devraient être complètement séparés. Nous avions l'habitude de dire ici que la Church of England était le parti conservateur en prière, et de telles alliances sont dangereusement monopolistiques.

Étonnant, tout de même, de voir un de Gaulle ou un Macron défendre la laïcité tout en ayant été éduqué chez les jésuites...

Je n'avais pas réalisé que ces deux présidents de la République avaient été éduqués chez les jésuites. Ce qui prouve que le dicton jésuite "Give me a child until he is 7, and I will give you the man" n'est pas toujours vrai.

La France et l'Angleterre sont respectivement le théâtre de deux révolutions qui ont lieu au même moment: l'une politique, l'autre industrielle?

Oui. L'Angleterre a exécuté son roi 150 ans avant la France, et a connu sa révolution industrielle de façon plus précoce également. Mais cette dernière fut affreuse par de multiples aspects, et lorsque des Français comme Pozzi se rendaient à Londres au XIXe siècle, ils étaient souvent épouvantés par le bruit, l'odeur, le brouillard, la fureur du chemin de fer, la pollution anthracite…

Vous voyez des similitudes, notamment au niveau des écarts sociaux, entre le Londres de la fin du XIXe siècle et celui d'aujourd'hui?

Oui, à l'époque de Margaret Thatcher, la différence entre riches et pauvres en était revenue au niveau de l'époque victorienne, et elle s'est accrue depuis – aussi bien sous Tony Blair que sous David Cameron. Tous deux croyaient en la liberté absolue du marché. Et aujourd'hui, nous ne comptons plus les banques alimentaires et les SDF dans les rues…

Souvent, les proeuropéens anglais le sont par pur intérêt économique: ce n'est pas votre cas. Êtes-vous une exception?

Non, je pense que beaucoup de ceux-ci le sont pour des raisons idéalistes, culturelles, morales et sociales. Le problème réside dans le fait que l'argumentation en faveur de l'Europe a toujours été présentée en des termes économiques, les autres arguments n'étant pas très porteurs politiquement.  En 2016, le discours s'est résumé à "nous serons plus riches au sein de l'Europe" contre "nous serons plus libres en dehors de l'Europe". Il est facile de comprendre que le second slogan était plus attirant émotionnellement…

Récit

"L'Homme en rouge"

Julian Barnes

Traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin, Mercure de France, 304 p., 23,80 euros

Note de l'Echo: 4/5

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