Deborah Levy (Prix Femina étranger) a le courage de dire "je"

Deborah Levy ©Sheila Burnett

Le prix Femina étranger récompense Deborah Levy et nous fait découvrir une voix forte de la littérature anglophone.

"Ce que je ne veux pas savoir" et "Le coût de la vie" offrent deux volets de l’œuvre d’une romancière, dramaturge, poétesse régulièrement nommée au Booker Prize. Deborah Levy est née en Afrique du Sud (1959) et est arrivée en Angleterre en 1968, deux mois après la libération de son père condamné à quatre ans de prison pour avoir combattu l’apartheid. Un épisode qui revient dans les souvenirs, parmi ceux que la narratrice "ne veut pas savoir".

Dans la foulée d’un divorce douloureux, ces écrits cherchent ce que dissimulent les sanglots qui assaillent Deborah Levy en haut de l’escalator. Parvenue au sommet, son corps lâche. Quelque chose l’abandonne. Mais quoi? L’escalator, dans le premier opus, la cabane au fond du jardin que lui prête une vieille amie acariâtre, dans le second, sont les lieux que l'autrice tente de faire siens – à l’image d’une chambre à soi de Virginia Woolf – pour découvrir ce qui lui a été rendu après vingt ans de mariage. Et ce qui s’est perdu. Qui est cette femme de cinquante ans qui jusqu’alors s’était plu à créer un foyer accueillant, à s’occuper des enfants avec générosité, à écouter un mari "toujours aussi passionnant"? Marguerite Duras le lui révèle de manière cinglante, "le lieu de l’utopie même c’est la maison créée par la femme". Quel est donc alors son vrai désir?

Dans cette entreprise de raconter son histoire "dans une autre version", nous percevons les dérobades d’un savoir-faire qui entremêle la réflexion littéraire au récit.

Dans cette entreprise de raconter son histoire "dans une autre version", nous percevons les dérobades d’un savoir-faire qui entremêle la réflexion littéraire au récit, le pittoresque ou le piquant du quotidien aux entrelacs d’une pensée qui va de l’anodin à l’analyse pour chercher ce qui se tait ou se révèle dans les plis de la vie.

Dialoguer avec sa propre histoire

Que signifie le ridicule de vouloir porter des perles pour écrire entre un vieux congélateur et un chauffage d’appoint dans le cabanon humide d’une amie? À quoi rime d’aller écrire à Majorque où George Sand veillait amoureusement sur Chopin alors qu’on n’a pour seule compagnie qu’une solitude désemparée? Avec un humour à froid, beaucoup d’allure et de perspicacité derrière un quant-à-soi qui interdit l’épanchement intime, Deborah Levy s’arc-boute à Simone de Beauvoir et même Sartre – "tu n’es rien d’autre que ta vie" – pour récupérer la sienne.

Il semble plus facile d’inventer des personnages de fiction, de leur faire vivre des aventures nouvelles que de se libérer du chagrin pour dialoguer à mi-voix, avec sympathie, avec sa propre histoire.

Elle s’irrite de ces amis qui évoquent leur épouse sans jamais la nommer, se souvient des domestiques de Johannesbourg que les "maîtres" rebaptisaient d’un prénom occidental plus facile à prononcer, de toutes ces violences tacites, ordinaires, qui finissent par vous dégommer. Cet exercice de réappropriation lui permet de découvrir, au fur et à mesure de l’écriture, tous les exils, de l’enfance à l’âge adulte, qui nous éloignent de nous-mêmes, nous enferment dans le projet d’un autre: régime raciste, professeur, parent, employeur ou pire, nous piège dans l’image mentale que l’on se forge sur soi, à ses dépens. Il semble dès lors plus facile d’inventer des personnages de fiction attachants, émotifs, de leur faire vivre des aventures nouvelles que de se libérer du chagrin pour dialoguer à mi-voix, avec sympathie, avec sa propre histoire.

Écrire dans lieu à soi agréable, bien chauffé, avec une jolie vue est un bon début, mais, constate-t-elle avec bon sens, la vraie chance est de posséder une solide rallonge pour allumer son ordinateur avant de se brancher sur soi.

Littérature

Deborah Levy aux Editions du sous-sol

  • "Ce que je ne veux pas savoir", 144 p., 16,50 €
  • "Le coût de la vie", 160 p., 16,50 €

traduits de l’anglais par Céline Leroy

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