interview

Delphine de Vigan: "Un enfant ne rêve pas de devenir une star sur YouTube"

Selon Delphine de Vigan, l’ennui "est aujourd’hui remplacé par une errance numérique qui malheureusement n’apporte pas grand-chose". ©©Hannah ASSOULINE/Opale/Leemage

Dans son nouveau et puissant roman "Les enfants sont rois", l'autrice française Delphine de Vigan se penche sur les effets pervers des réseaux sociaux sur les enfants et les adolescents.

Dans son dernier livre, un mélange de polar et de roman d’anticipation, la romancière Delphine de Vigan s’intéresse au phénomène des enfants influenceurs et à leurs parents qui les mettent en scène sans vergogne sur les réseaux sociaux. Elle décrypte les dérives de notre époque où l'exhibitionnisme semble sans limites et où l’intime se réduit comme peau de chagrin.

Pourquoi vous êtes-vous intéressée à ce sujet?

Je suis tombée par hasard sur un reportage qui montrait de très jeunes enfants youtubeurs accueillis pour une dédicace dans un grand centre commercial. Une horde d’enfants les attendaient, surexcités à l’idée de les voir. Cela m’a semblé assez fou, d’autant que leur notoriété ne repose pas sur grand-chose. J’ai été saisie par ces images et la première question que je me suis posée a été: que vont devenir ces enfants?

"Sur Instagram, on n’a pas le droit de se montrer nu. Mais c’est très hypocrite, car on peut montrer d’autres choses tout aussi intimes."
Delphine de Vigan
Romancière

Votre hypothèse est que ce phénomène trouve son origine dans la télé-réalité. Pourquoi?

La télé-réalité a été un tournant majeur. Elle a montré que n’importe qui peut devenir célèbre simplement en s’exposant, sans avoir de dons ou de compétences particulières. À partir de là, quelque chose s’est développé. Les réseaux sociaux, tels que YouTube ou Instagram, ont adopté un certain nombre de codes de la télé-réalité: le principe de la confession, le fait de raconter sa vie, de dramatiser des choses souvent assez pauvres. La télé-réalité, c’est totalement ennuyeux sans un montage et une mise en récit. Or, précisément, les codes de cette mise en récit ont été adoptés par YouTube ou Instagram.

Que peut la mise en récit littéraire dans ce cadre? Quel est le pouvoir des mots face à ces images?

À un moment, j’ai douté de la capacité des mots à rendre compte de cette réalité qui relève à ce point de notre civilisation de l’image. Au départ, les gens à qui j’ai raconté mon projet ne me croyaient pas. Pourtant, il fallait décrire cette réalité stupéfiante. Ce sentiment de stupéfaction et de répulsion face à ces images vient de la répétition. Lorsque vous regardez l'une de ces vidéos où l’on voit, par exemple, un enfant déballer un paquet ou un cadeau, cela ne vous impressionne pas tant, mais lorsque vous prenez conscience qu’il existe des centaines, voire des milliers de vidéos pour une même famille, ça devient très inquiétant…

"Peut-on exister sans être présents sur les réseaux sociaux? Ne pas être visible, ne pas s'exposer signifie-t-il prendre le risque de disparaître socialement?"

Ce phénomène représente, selon vous, l'aboutissement de la société de consommation? Les individus, en l'occurrence des enfants, deviennent une forme de publicité?

C’est une forme de télé-réalité, de télé-achat et de publicité autogérée. Chaque famille gère sa propre image. Son image est sa marque. Chaque famille devient ainsi sa propre entreprise, souvent extrêmement lucrative.

Mélanie, votre personnage principal qui met en scène ses enfants, est-elle coupable ou elle-même victime?

Je me suis posé en permanence cette question et je ne suis pas certaine d’avoir trouvé une réponse. J’ai observé ces familles à titre documentaire. Jusqu’où ces parents qui mettent en scène leurs enfants sont-ils maitres d’un système économique dont il profite? Sont-ils animés par un besoin de reconnaissance? Ou alors, n’est-ce pas moi qui suis en décalage avec l’époque?

Ces vidéos nécessitent une construction permanente de nouveaux scénarios. "L’ennui n’était plus qu’un mauvais souvenir", écrivez-vous au sujet de cette famille. N’avons-nous pas oublié la valeur positive de l’ennui dans notre société?

Cette spirale virtuelle peut donner en effet l’impression d’échapper à l’ennui, mais en réalité c’est un leurre. Aujourd’hui, pour certaines personnes, l’ennui, au sens positif, a totalement disparu. L'ennui, c’est pourtant ce qui permet de rêvasser, de nous ressourcer. Il est aujourd’hui remplacé par une errance numérique qui malheureusement n’apporte pas grand-chose. Pour mon personnage principal, faire exister sa famille sur les réseaux sociaux est une manière de combler le sentiment de vide qu’elle ne parvient même pas à nommer.

Quelle est encore la valeur de l'intimité aujourd'hui?

Sur Instagram, on a pas le droit de se montrer nu. Mais c'est très hypocrite, car, à côté de ça, on peut montrer d’autres choses tout aussi intimes. Les frontières de l’intimité ont évolué sous l’influence des réseaux sociaux. Il est devenu assez banal de partager sa vie avec ses amis, mais aussi avec des inconnus. Quiconque est présent sur les réseaux sociaux espère conquérir cette audience invisible.

"Si ces vidéos ne rapportaient pas plusieurs millions, les parents seraient sans doute moins assidus à mettre en scène leurs enfants."

"À quoi bon se cacher puisque nous sommes si visibles semblaient dire tous ces gens, et peut-être avaient-ils raison?", déclare l’un de vos personnages. Peut-on résister à cette exposition permanente de soi?

Dès que nous possédons un smartphone, nous sommes traçables et repérables. Nous vendons ainsi en permanence des informations qui nous concernent. C’est pourquoi certains peuvent être tentés d’opter pour le renoncement: pourquoi se cacher puisque l’époque nous expose tant? Quand vous cherchez quelque chose sur Internet et qu’on vous propose d’accepter ou non les cookies, le plus souvent vous réfléchissez un instant. Mais, lorsque vous êtes pressé, vous cliquez sur ce fameux "tout accepter". C’est à mon avis très représentatif de notre attitude générale aujourd'hui: nous acceptons tout.

Plus largement, ce phénomène ne représente-t-il pas un danger démocratique, dès lors que la frontière entre le public et le privé n’est plus claire?

C’est sans doute l’une des grandes questions que notre époque nous adresse: comment conserver notre sphère privée, tout en essayant de l’articuler à ce que le monde attend de nous? Peut-on exister sans être présents sur les réseaux sociaux? Ne pas être visible, ne pas s'exposer signifie-t-il prendre le risque de disparaître socialement? Comment rester ancré dans l’époque sans être totalement à contre-courant? La voie médiane est très difficile à trouver.

Faut-il renforcer le cadre juridique?

La France a été la première à légiférer sur ce sujet. Mais il est très difficile de contrôler ce qui se passe à l’intérieur des familles. Le plus souvent, les parents prétendent que les enfants sont consentants. Mais un enfant ne rêve pas de devenir une star sur YouTube, sauf s’il a été en quelque sorte conditionné par sa famille. La réalité, c’est que ces enfants n’ont pas la possibilité de refuser. Ce sont des victimes. À mon sens, c’est sur le plan financier qu'il faut agir: si ces vidéos cessaient d’être monétisées par les plateformes, si elles ne rapportaient pas plusieurs millions, les parents seraient sans doute moins assidus à mettre en scène leurs enfants. 

Roman

"Les enfants sont rois"

Delphine de Vigan, Gallimard,

352 p., 20 €.

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