Désirer moins pour souffrir moins

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À chaque nouveau roman de Julian Barnes on croit le sommet atteint. Qu’on se détrompe, "La seule histoire" (Mercure de France) en est la preuve.

Julian Barnes n’a décidément pas fait le tour de l’amour, de la vérité et des mensonges que chacun de nous se raconte à leurs propos.

"La seule histoire", Julian Barnes. Mercure de France, 260 p., 22,80 euros.

Il sait que nous sommes les personnages d’une tragicomédie qui tour à tour nous donne le beau rôle ou nous réserve la place du pompier de service. La cruauté du sort se double chez lui de tendresse, et d’un doux rire. Paul, son narrateur, porte sur lui-même un regard détaché, raisonnable, très british, et sur le désastre de son existence – sans se l’avouer – réservant une empathie circonstanciée à ses semblables. C’est que lui-même s’approche de l’âge de planter des choux, comme ce vieux fonctionnaire qui "traçait son sillon", et que, fringant jeune homme marchant hors des clous, il raillait.

Le mélange de comédie anglaise, de drôlerie, de sincérité et de tragédie s’équilibre chez Julian Barnes en tremblant.

De livre en livre, Julian Barnes explore les possibilités que chacun a manqué ou pris, confiant en l’avenir ou en sa capacité à le déjouer. Et arrivé à ce point-là de sa vie, le narrateur se demande si ce qui le faisait hurler auparavant, "désirer moins pour souffrir moins", n’est pas le gage d’un certain bonheur. C’est dans ce mince écart, entre l’aveuglement volontaire, l’éclair de bon sens et le renoncement que Julian Barnes glisse son immense talent dans la porte. Pour éviter qu’elle ne se referme définitivement sur ce malentendu. L’amour en est-il un?

Paul, de "La seule histoire", ne se le demande pas, il se raconte ou nous révèle son premier et unique véritable amour. Il avait 19 ans quand il a trouvé en Susan, 48 ans, le grain d’audace et de folie qui manquait à ce début des années soixante dans sa banlieue. Elle n’avait pas cet air rassis et autorisé de ses parents, pas de plan pour le futur comme les étudiants de son âge. Sortir avec une femme mûre le rendait intéressant à ses propres yeux et la sortait, elle, d’un mariage rance.

Pourtant, ce n’est pas cela mais un véritable amour qui les a poussés l’un vers l’autre. Avec ce paradoxe, le narrateur le perçoit maintenant quarante ans plus tard, que la vérité de cette passion les obligeait à entrer dans le mensonge vis-à-vis de tous.

La catastrophe de la libération

Julian Barnes entre, lui, de toute son âme dans cette histoire, la déroule, use des possibilités offertes à un écrivain de pousser le palet vers telle ou telle direction et de voir le score que cela donne. Paul procède de même, passant du "Vous" au "Il" avant de terminer par un "Je" sans plus d’échappatoire.

"La seule histoire" - Julian Barnes. mercure de France, 206p, 22,80€ | Note: 5/5 ©doc

Dans ce jeu avec la mémoire et la vérité du moment, le lecteur perçoit ce que Paul jamais ne s’autorise, ce que Susan ne dit pas, ou que Paul ne nous rapporte pas. Non plus le récit d’un homme admirable, qui a libéré une femme, la révélant à elle-même, mais la catastrophe de cette libération.

Susan, coupée des siens et de ses garde-fous, oisive, cachée, bientôt alcoolique, se racontant des histoires fantasques autrement plus passionnantes que son ordinaire. Et voilà Emma Bovary qui montre le bout de son nez à Henry Road, ou Pénélope Mortimer, auteur britannique des années soixante qui dans "Le mangeur de citrouille" (Belfond) décrivait la camisole de force que les femmes se passaient en même temps que la bague au doigt. Paul sait que Susan détestait l’alcool avant de le rencontrer, mais glisse sur cette habitude prise qui pourrait le mettre à mal et lui ôter le rôle chevaleresque dans lequel il tente de se maintenir.

Formidable portraitiste et dialoguiste, Julian Barnes hachure, ombre, mais n’ignore rien de l’aplomb avec lequel on triche avec soi aux mots croisés – alors que la réponse est donnée – jurant ses grands Dieux qu’il n’en est rien. Il a des phrases déchirantes dans leur économie pour la lente dégradation de l’absolue beauté. Le mélange de comédie anglaise, de drôlerie, de sincérité et de tragédie s’équilibre chez lui en tremblant. Qui de "Vous", "Il" ou "Je" dit vrai et à quel moment? Et qui, du gin qui enjolive un peu, ou de la réalité, est à blâmer?

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