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Douglas Stuart, auteur: "J'aimais Glasgow, mais Glasgow ne m'aimait pas"

Booker Prize 2020, "Shuggie Bain" est le premier livre de l'auteur écossais Douglas Stuart. Largement autobiographique, le roman décrit le Glasgow des années 80, marqué par la crise économique et l'homophobie, à travers l'histoire d'un amour inconditionnel: celui d'un fils pour sa mère.

C'est l'histoire d'un jeune garçon, Shuggie, qui grandit dans le Glasgow des années 80. "Dans ma famille, nous avons toujours fait partie de la classe ouvrière. Les gens quittaient l'école rapidement pour se mettre à travailler. Avec Thatcher, le chômage a explosé. Une bonne partie de la communauté s'est retrouvée sans emploi", explique Douglas Stuart.

Shuggie est un garçon solitaire. Il vit avec sa mère, Agnès, dans un quartier délabré de la ville minée par la pauvreté. Elle rêvait d'une belle maison et d'un mari qui l'aime. Mais son mari l'a abandonnée. L'avenir est bouché, désespérément sombre. Douglas Stuart décrit parfaitement cette atmosphère de délabrement où règnent à la fois le silence et l'abandon: "Dans la communauté d'où je viens, les hommes font des jobs extrêmement difficiles. Personne ne demande: as-tu peur? Comment vas-tu? On attend que les gens fassent leur boulot, et c'est tout. Ce silence imprègne la communauté. Et puis, il y a eu les années Thatcher: les hommes ont abandonné leurs femmes, les enfants ont voulu quitter leurs mères. L'abandon est devenu le centre de la communauté."

Agnès, désespérée, sombre dans l'alcool. "Quand les hommes ont perdu leur emploi, les rêves des femmes se sont effondrés. Les femmes ont compris qu'elles ne pouvaient pas remettre leur futur dans les mains d'un homme. Paradoxalement, c'était donc une époque propice au développement du féminisme." Elle se retrouve ainsi de plus en plus isolée: "La solidarité au sein de la classe ouvrière existe, mais il ne faut pas la surestimer, car elle peut parfois être utilisée pour exclure. Au fil du temps, Agnes est victime d'une misogynie grandissante de la part des hommes, mais aussi des femmes de sa communauté."

"C'est la féminité qui relie Shuggie et sa mère: je voulais montrer comment l'homophobie représente aussi une attaque contre la féminité."

De son côté, Shuggie découvre petit à petit son attirance pour les hommes. "J'avais environ six ans quand les gens du quartier m'ont dit que j'étais différent." Il doit affronter les brimades, les injures, dans un monde où l'homophobie est la norme. "C'est la féminité qui relie Shuggie et sa mère: je voulais montrer comment l'homophobie représente aussi une attaque contre la féminité." 

L'homophobie, une autre forme de misogynie

Dans cet environnement glauque et sans issue, quelques éclaircies pointent à l'horizon. L'auteur se souvient, par exemple, de sa rencontre avec les livres: "Quand vous êtes pauvre, issu des classes populaires, c'est très dur de se concentrer, car vous êtes tout le temps préoccupé. Or, lire demande une liberté d'esprit. Et beaucoup d'enfants des classes populaires n'ont pas accès à cette chose qui paraît si simple et qui est pourtant si rare. La lecture m'a ouvert d'autres horizons, d'autres possibilités. En même temps, c'est terrible pour un enfant de prendre la mesure du gouffre entre son monde et un autre monde possible."

Hélas on ne peut pas sauver les gens qu'on aime: telle est la leçon terrible que va apprendre le jeune garçon.

Plus le temps avance, plus la situation d'Agnes se détériore. Mais Shuggie ne veut pas l'abandonner. Il lui voue un amour inconditionnel. Il lui a promis de la sauver. Hélas on ne peut pas sauver les gens qu'on aime: telle est la leçon terrible que va apprendre le jeune garçon. Galerie de personnages évoluant dans un climat d'autodestruction, de violence et de harcèlement, portrait d'une classe ouvrière marginalisée, ce premier roman, juste et puissant, personne n'en voulait: "Quand j'ai voulu publier, j'ai reçu énormément de refus, car ce n'était pas un  thème vendeur. Le sujet était considéré comme trop déprimant." 

Auto-fiction romancée

Même si le livre est largement autobiographique, Douglas Stuart a préféré la forme du roman à celle de l'auto-fiction: "Quand vous écrivez une auto-fiction, vous devez rester fidèle à votre version de la vérité. 'Shuggie Bain' est un roman évidemment personnel, mais je voulais créer une galerie de personnages. Je ne voulais pas être le centre, m'en tenir à mon point de vue."

"J'ai quitté Glasgow, car je n'avais aucune chance là-bas. Si j'étais resté, je ne sais pas ce que je serais devenu…"

On aurait trop vite fait de ranger le livre dans la catégorie "roman social": "Je n'aime pas cette catégorisation. Je pense avoir écrit un roman d'amour." Et c'est aussi le roman d'un amour paradoxal pour cette ville qu'il a quittée: "J'aimais Glasgow, mais Glasgow ne m'aimait pas. J'ai quitté Glasgow, car je n'avais aucune chance là-bas. Il était impossible d'évoluer dans ce contexte. À l'époque, il y a eu beaucoup d'exil de personnes gay, pas seulement en Écosse d'ailleurs, mais partout en Europe. Si j'étais resté, je ne sais pas ce que je serais devenu…"

"Shuggie Bain", Edition Globe. 496 pages; 23, 90 euros, ****.

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