Échec et mat aux soucis triviaux de l’existence

«Le Jeu de la dame», la géniale mini-série Netflix, a remis les échecs à la mode. ©Phil Bray/Netflix

Surfant sur la mode des échecs, Denis Grozdanovitch campe avec une cocasserie enjouée la micro-société de son club, Étoile Échecs. Succulente galerie de portraits dans "La vie rêvée du joueur d’échecs".

Au jeu des premières phrases aussi masquées qu’une ouverture est-indienne, Denis Grozdanovitch se pose en maître: «Il fut un temps où je dus subir une sérieuse dépendance au jeu d’échecs». Les tueurs de temps, ainsi que les appelait Restif de La Bretonne, sont animés d’une «tenace nostalgie pour l’insouciance enfantine».

Roman

«La vie rêvée du joueur d’échecs»
Denis Grozdanovitch

Grasset, 199 p., 19 euros

Note de L'Echo: 5/5

«Le Livre du rire et de l’oubli» d’un Kundera aurait pu être l’histoire d’un joueur d’échecs: ces poupées que sont les pièces du jeu recèlent l’infini d’une prodigieuse faculté d’oubli de soi. Dans «Les deux rois et les deux labyrinthes», de Borgès, un roi de Babylone égare un roi arabe dans son labyrinthe; l’autre se venge et le perd dans le désert. Dans le «Joueur d’échecs» de Zweig, le champion du monde affronte un aristocrate qui n’a joué que seul dans sa cellule.

La galaxie échiquéenne n’obéit pas à la hiérarchie géopolitique: la Yougoslavie des années 60 se targuait du niveau le plus élevé du monde. Désormais, les 64 cases investissent le virtuel. Vishwanathan Anand, champion du monde 2000, 16e au classement international, souligne que le confinement a attiré «plus de 13 millions d’adeptes en ligne». Quant au «Jeu de la dame», mini-série Netflix adaptée du roman de Walter Tevis, inspiré de l’histoire de Bobby Fischer, elle cristallise cette vague. Comme Fischer à Reykjavik en 1972 face à un Spassky adoubé par le Politburo, Beth Harmon, orpheline du Kentucky, bat les Russes à leur propre jeu.

LE JEU DE LA DAME Bande Annonce VF (2020) Anya Taylor-Joy

Denis Grozdanovitch campe avec une cocasserie enjouée la micro-société de son club, Étoile Échecs. Dans sa succulente galerie de portraits, Tony le turfiste côtoie le «simplet» qui accule un «monsieur de la haute» imbu de sa personne à une défaite qu’il maquille en feignant de s’étonner de sa veine.

Rester enfant en jouant

Notre maître-auteur émaille sa réflexion sur le «moi» du joueur d’échecs de figures issues de la langue yiddish: «Tout joueur d’échecs patenté sait ce qu’est un kibitzer», ce commentateur qui refuse de «se mettre lui-même en lice», et «se contente de faire régulièrement des commentaires sarcastiques et si possible désobligeants». Il y a aussi le besserwisser, surnom de ces talmudistes qui prétendaient tout savoir mieux que le commun des mortels.

L’autre jeu de prédilection de l’auteur, le tennis, sport tant cérébral que physique, est encore un moyen de rester enfant en jouant, et de gagner ainsi du temps.

L’autre jeu de prédilection de l’auteur, le tennis, sport tant cérébral que physique où deux joueurs évoluent aussi sur des cases et n’envahissent le terrain adverse que mentalement, est encore un moyen de rester enfant en jouant, et de gagner ainsi du temps.

Comme Andreï Makine dans son «Ami arménien» (>lire ici), Grozdanovitch est porté par les figurines de l’échiquiers tel Niels Holgersson «sur le dos de l’oie Akka, merveilleusement soulevé loin au-dessus des soucis triviaux de l’existence ordinaire». En nous conviant dans le dédale des émotions et sensations des 64 cases, il nous invite à monter en croupe. En effet, tel le phénix, le joueur défait, carbonisé par l’adversaire, renaît de son anéantissement: il lui suffit de redresser les pièces et d’entamer une nouvelle partie.

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