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interview

Édouard Louis, auteur: "Raconter l'histoire d'une métamorphose, c'est en rendre d'autres possibles"

©Getty Images

Dans son 5e récit autobiographique, "Changer: méthode", l'auteur français Édouard Louis revient sur toutes les péripéties qui l'on conduit de la pauvreté à la grande bourgeoisie internationale.

La puissance de la scène inaugurale d'"En finir avec Eddy Bellegueule", le premier roman d'Édouard Louis (2013), aujourd'hui traduit en plus de 20 langues, est condensée dans le crachat qu'il reçoit à la gueule de deux condisciples de son école du Nord de la France. Elle irrigue toutes les autofictions qu'il a écrites depuis, comme si la violence qui vise à détruire, à nier, était celle-là même qui lui donnait la force non seulement de se sauver, mais de faire mentir son destin.

Car c'est ce qui pendait au nez d'Édouard Louis, de son vrai nom Eddy Bellegueule: faire comme son père et son père avant lui, arrêter l'école à 15 ans, aller à l'usine, siffler des cubis de mauvais rouge ou des rasades de pastis, et faire des blagues grasses devant la télé.

Édouard Louis n'était pas seulement fils de pauvre condamné à la pauvreté, il était aussi, sans le savoir, ce que les autres lui crachait au visage à longueur de journée - une "tafiole", un "pédé", une "gonzesse".

Mais comme il le rappelle dans son 5e opus, "Changer: méthode", Édouard Louis n'était pas seulement fils de pauvre condamné à la pauvreté, il était aussi, sans le savoir, ce que les autres lui crachait au visage à longueur de journée - une "tafiole", un "pédé", une "gonzesse". C'est l'Insulte, écrit-il avec un grand "i", qui allait conduire Eddy à vouloir s'extirper de son milieu. Une question de vie ou de mort. "La philosophe Eve Kosofsky Sedgwick", relève-t-il page 191, "parle quelque part de l'énergie transformatrice inépuisable que peuvent produire les enfances humiliées."

Être exclu, la chance d'être plus libre

"Et c'est le paradoxe de la domination qui fait que, parfois, du fait d'être exclu on a plus de chance d'être libre", disait-il récemment à Flagey, dans un échange organisé par Passa Porta avec l'auteur britannique Douglas Stuart, lui aussi transfuge social. "Car l'exclusion vous met en dehors de la société et vous pouvez la voir à distance."

Édouard Louis raconte comment il s'y est pris pour se venger d'abord et prendre sa revanche ensuite en gravissant l'échelle sociale, jusqu'à solder finalement ses comptes avec sa nouvelle classe sociale d'élection dans une scène terrible où, convié avec son ami du moment à la table d'une grande famille noble, où des Picasso pendent aux murs, leur hôte rudoie sa bonne qui venait de faire tinter des couverts dans un saladier, parlant d'elle à la troisième personne, comme si elle n'était pas là. Une scène qui lui en a rappelé une autre, quand tout jeune, il était venu aider sa sœur commise aux cuisines d'un château, et qu'il avait entendu l'un des convives dire: "Elle est un peu simplette mais elle est gentille."

Il raconte encore cette scène où, invité dans l'appartement gigantesque d'un banquier d'affaires et dégustant du vin à mille euros sur un sofa en peau d'ours blanc, il entrevit l'indigence scandaleuse de son père. Cette violence de classe qui aujourd'hui lui donne le haut-le-cœur, il s'en est d'abord servi comme d'une vengeance contre son milieu qui l'avait si violemment rejeté, contre sa famille.

Après s'être découvert doué pour le théâtre et avoir réussi à s'inscrire dans la filière artistique du lycée d'Amiens (alors que personne dans sa famille n'avait jamais dépassé le brevet), il s'en retourne de la "grande ville" avec des mots, des références, des manières qui excluent ses parents à leur tour.

Il revient longuement sur toutes ces personnes auxquelles il s'est ensuite identifié de toutes ses forces pour acquérir les codes de la bourgeoisie. Édouard Louis raconte avec quelle rage, et non sans humour, il a travaillé jour et nuit son rire pour qu'il soit distingué, ou, une fois arrivé à Paris où il réussit à s'inscrire à l'École normale supérieure, comment il a changé l'implantation de ses cheveux, refait sa dentition pourrie et changé son nom. Avant il y avait Eddy, du prénom d'un malfrat dans une série américaine que regardait son père; à présent, il y a Édouard, que la mère de sa grande amie d'Amiens avait tout de suite trouvé beaucoup plus acceptable.

"Changer: méthode" passe ainsi de la violence, des accès de honte, de désespoir et d'abattement, à la joie euphorique de la transformation sociale.

Transformation sociale méthodique

Quand il entend qu'on lui donne du "M. Louis", il en a encore les larmes aux yeux. Édouard Louis signifiait "tu es enfin libre", "tu es sauvé". "Changer: méthode" passe ainsi de la violence, des accès de honte, de désespoir et d'abattement, à la joie euphorique de la transformation sociale. Le livre, écrit tantôt sous forme de lettres, tantôt sous forme de récit et d'entretiens fictifs à la troisième personne, sonne aussi comme un hommage et une dette envers tous ces gens qui lui ont permis d'être qui il est aujourd'hui, et qu'il a pourtant abandonnés pour d'autres qui lui paraissaient mieux dotés. S'est-il servi d'eux? Est-il finalement "une mauvaise personne"? N'a-t-il pas été lui aussi instrumentalisés par ces bourgeois qui s'étaient entichés de lui?

"Notre vie ne nous appartient pas; la seule question qui importe, c'est la vérité."
Édouard Louis

Apparaît en tous les cas dans ce récit apaisé, la perception lucide du contour des classes sociales et des rapports de dominations qui les régissent, et l'envie, à la suite de Sartre, de Beauvoir, ou du philosophe et sociologue Didier Eribon, son mentor, d'en faire un principe d'action. "Il en va de la responsabilité de l'écrivain", revendiquait-il à Flagey, en affirmant "écrire pour ses ennemis", sachant qu'à peu près aucun fils d'ouvrier ne lirait ses livres. "Si on sait qui on est et qui sont nos ennemis, on peut les combattre. Notre vie ne nous appartient pas; la seule question qui importe, c'est la vérité." Et encore: "Raconter l'histoire d'une métamorphose, c'est en rendre d'autres possible."

"Changer: méthode"

Édouard Louis

Éditions du Seuil, 332p., 20 euros.

Notes de L'Echo: 5/5

https://www.youtube.com/watch?v=itK3WFrFNW4

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