Edward Said, père du postcolonialisme

À travers son ouvrage «L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident», Edward Said a inauguré la pensée postcoloniale et la question de la domination d’une culture sur une autre. ©©Basso Cannarsa/Opale/Leemage

L’objectif du postcolonialisme est de saisir comment la colonisation a profondément affecté les sociétés colonisées, mais aussi l’ensemble de l’Occident. Dans ce domaine, le penseur palestino-américain Edward Said fait figure de précurseur. Série 2/4

S’il devait y avoir un pionnier dans ce qu’on appelle les «études postcoloniales», ce serait sans doute Edward Said. Selon Dominique Eddé, spécialiste de sa pensée, «il a été un précurseur, un pionnier, sur la question de la domination d’une culture sur l’autre. Il a inauguré ce qui allait devenir la pensée postcoloniale». Si ce courant suscite de nombreuses critiques, il a le mérite de poser des questions touchant directement à notre histoire et à l’actualité: comment le racisme colonial s’est-il enraciné dans nos sociétés? Qu’en reste-t-il aujourd’hui? Les rapports géopolitiques et économiques, inégaux durant la colonisation, se reproduisent-ils par d’autres biais?

"Edward Said a été un précurseur, un pionnier, sur la question de la domination d’une culture sur l’autre. Il a inauguré ce qui allait devenir la pensée postcoloniale."
Dominique Eddé
Critique littéraire, femme de lettres et spécialiste de la pensée d'Edward Said

En 1978, Edward Said publie un ouvrage qui va faire beaucoup de bruit: «L’orientalisme. L’Orient crée par l’Occident». Il y démontre comment «l’orientalisme est un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité. Il n’est pas question d’un échange entre Orient et Occident, l’Orient est toujours dominé». Selon lui, ce terme désigne l’étude savante, mais remplie de clichés, de l’Orient. «Je parle des intérêts à l’œuvre dans la représentation de l’Orient par l’Occident, ce sont ceux du contrôle impérial, ils sont des prérogatives du pouvoir.»

Conseil lecture

"L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident"

Edward Said, Points,

592 p., 11,80 €

Traduit par Catherine Malamoud et Claude Wauthier

L’orientalisme est donc une manière de diviser le monde en deux parties: d’un côté, les dominants; de l’autre, les dominés. "L’orientalisme a été un échec humain tout autant qu’un échec intellectuel." Said étudie notamment comment l’Orient et les Arabes sont traités dans les productions culturelles. Il prend l’exemple du célèbre Lawrence d’Arabie: "Lawrence s’attache à l’Arabie du point de vue de quelqu’un pour qui cette simplicité naïve et primitive que possède l’Arabe est quelque chose de défini par l’observateur, ici le Blanc." Selon le théoricien, il faut donc réexaminer l’histoire: "Des mots comme Orient et Occident ne correspondent à aucune réalité stable découlant d’un fait naturel."

"Lawrence d'Arabie s’attache à l’Arabie du point de vue de quelqu’un pour qui cette simplicité naïve et primitive que possède l’Arabe est quelque chose de défini par l’observateur, ici le Blanc."
Edward Said
Théoricien littéraire et critique palestino-américain

Cependant, précise-t-il, "la thèse de mon livre n’est pas de donner à penser qu’il y a quelque chose comme un Orient réel ou véritable". L’orientalisme incarne donc un ensemble de stéréotypes, qui viennent se loger insidieusement jusque dans nos représentations les plus courantes. Lorsque nous employons, par exemple, les expressions de "travailleurs immigrés" ou encore de "puissances pétrolières", nous empruntons, sans en prendre réellement conscience, aux discours orientalistes.

Critique multiculturelle

En mettant en lumière la complexité des enjeux politiques et culturels hérités de la colonisation, il estime qu’il faut produire une "critique multiculturelle d’un pouvoir utilisant le savoir pour promouvoir ses propres intérêts". Il va même plus loin: "L’idée de l’Occident provient largement de l’opposition au monde musulman et arabe." Il a également lié sa critique de l’Orientalisme à son combat pour le peuple palestinien: "La dépossession de la terre de Palestine par les vagues d’invasions, par le sionisme est exactement le même processus que l’orientalisme. C’est la dépossession de la terre par l’Occident et par l’étranger."

Aux yeux de certains, l’œuvre d’Edward Said apparaît comme trop manichéenne, opposant un Occident seulement animé par des logiques impérialistes à un Orient dépeint en victime passive. En accusant l’ensemble de la tradition occidentale de pécher par réductionnisme et caricature, il commettrait précisément la même erreur en donnant, en outre, des arguments aux fondamentalismes politiques ou aux religieux antidémocratiques des pays arabes. Sa question initiale n’a néanmoins rien perdu de sa pertinence aujourd’hui: comment approcher la culture de l’autre? Est-il possible d’atteindre une "connaissance exempte d’esprit dominateur"?

Série d'été: La pensée décoloniale

"Post-colonialisme", "décolonisation", "déboulonnage des statues", "racisme structurel", toutes ces expressions ont surgi dans l’actualité avec le mouvement Black Lives Matter qui a fait suite au meurtre de George Floyd aux États-Unis. Derrière toutes ces expressions et ces mouvements d’opinions un peu partout dans le monde, des théories mal connues en Europe et des auteurs à découvrir ou à redécouvrir. Une manière d’interroger notre mémoire, notre histoire et notre culture. Au programme cette semaine:

2/4: Edward Said. Le père du postcolonialisme

4/4: Gayatri Spivak. La parole aux subalternes

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