Elisabeth Quin, la lueur dans la nuit

©Tim Dirven

Atteinte d’un double glaucome, la présentatrice du "28 minutes" d’Arte raconte, dans "La nuit se lève", le voyage solitaire qui la mènera peut-être à l’obscurité totale.

"La nuit se lève"

Elisabeth Quin, éditions Grasset, 144 p., 15 euros.

Note: 4/5

Elisabeth Quin est une écrivaine qui bouture les mots avec une si juste délicatesse. Il y a dix ans, la présentatrice du "28 minutes" d’Arte apprend qu’elle souffre d’un double glaucome. Pour contrer la cécité annoncée, dans "La nuit se lève", paru en janvier, elle peint par fragments l’angoisse diffuse, puis la confiance en l’autre, en la vie qui renaît. Rencontre avec l’autrice d’un récit tissé de lueurs.

"Être aveugle, est-ce avoir un rapport nécessairement distancié à son corps au point d’être indifférente à son apparence physique, et au jugement des autres?" Page 17. C’est l’une des premières questions d’Elisabeth Quin dans "La nuit se lève". Il y en aura beaucoup d’autres: "Envie de demander à François qui partage ma vie ‘Si je perdais la vue, tu aurais le courage de me raconter mon visage?’" Page 18. "Aurais-je pu adopter ma fille si nos regards ne s’étaient croisés dans la touffeur d’un orphelinat rural cambodgien, un matin de mai 2003?" Page 104. "Doit-on haïr sa maladie?" Page 139.

L’écriture d’Elisabeth Quin est faite de ces points d’interrogation. Une manière de ponctuer l’existence. "Ce sont, d’une certaine façon, des questions rhétoriques, parce que je lance des lignes, j’ouvre des portes et je n’ai pas de réponses. Et d’ailleurs, si j’avais toutes les réponses, je n’écrirais pas, mon état et mon univers seraient clos sur eux-mêmes, donc ça ne nécessiterait aucune espèce d’écriture pour prendre à témoin", nous confie-t-elle un vendredi de février au beau milieu d’un marathon d’interviews dans Bruxelles.

« La nuit se lève », La Grande libraire (TV 5)

À la recherche de l’invisible

Raconter le risque qui la guette de perdre la vue, cette "nuit qui se lève", c’est "une lutte contre la honte, le déni et la peur", écrit-elle. Pour mener le combat, telle une encyclopédiste esthète et mystique, Elisabeth Quin convoque, tour à tour, les grands écrivains, les peintres qui ont fini non-voyants, la mythologie, les saintes du calendrier et "l’invisible" avec lequel il faut contracter. "La pensée magique, moi, je suis totalement là-dedans. L’invisible, c’est sous le fauteuil, c’est l’envers de la réalité, c’est dans vos rêves."

Le père d’Elisabeth Quin est mort à moitié aveugle. Elle raconte comment il lui a rendu visite, dans un rêve, exigeant de sa fille quelque chose de très précis. "J’ai accédé à sa demande. Et ça l’a apaisé. Et ça m’a fait plaisir. On pourrait considérer que je suis une folle furieuse qui parle aux morts, mais, déjà, ce n’est pas moi qui leur parle, c’est eux qui me parlent. Et surtout, il faut se dire que l’on vit avec. Les morts et les vivants, tout ça s’interpénètre. Tout ça est là." A-t-elle toujours eu cette sensibilité pour ce qui est là sans l’être? "C’est une habitude que j’ai contractée, je l’avoue, assez petite, que j’ai conservée et que j’ai même cultivée. Et quand j’ai découvert le Japon, ça a été un éblouissement, parce que, là-bas, l’esprit du renard existe, c’est Kitsune, l’esprit du caillou existe. Il y a des esprits partout, tout est vivant, tout est bruissant. Là, je me suis dit que je n’étais pas dingue, et ça m’a confortée."

Et ce père tant aimé… est-ce lui qui a transmis la maladie? Et si le diagnostic avait pu être posé plus tôt ("Le glaucome est un tueur muet qui travaille dans l’ombre, prospère sur l’insouciance de son hôte et l’irresponsabilité des pouvoirs publics", écrit-elle), que se serait-il passé? Qu’importe, car l’autrice a compris que chercher la cause du mal qui vous ronge est une pure perte de temps. "On ne peut pas travailler la cause, ça n’a pas de sens et ça fabrique de la colère, de la rancœur, de la tristesse, des toxines psychiques qui, à mon avis, sont un frein à ce ‘vivre avec’: vivre avec inquiétude et espérance, l’espérance contrebalançant l’inquiétude."

Sept ans de "28 minutes"

Il faut le dire: les responsables d’Arte ont fait un de coup de génie, il y a 7 ans, quand ils ont décidé de confier la présentation de leur nouveau programme à Elisabeth Quin. Longtemps considérée comme "désincarnée", la chaîne publique franco-allemande a trouvé avec cette journaliste, critique de cinéma, l’incarnation de sa ligne éditoriale: finesse, humour et une attention particulière pour la culture et l’actualité internationale. "28 minutes", c’est un "talk" qui en fait plutôt 43, à l’heure de la grande messe du JT sur les autres chaînes.

Les audiences sont en constante augmentation et Elisabeth Quin ne peut que s’en réjouir. Dans "La nuit se lève", elle confiait craindre la réaction de ses patrons quand ils apprendraient sa maladie ("Je n’allais pas me répandant."), mais elle n’a récolté de leur part qu’une "bienveillance totale".

 

"La maltraitance médicale agit profondément"

Page après page, entre érudition et mise à nu, l’autrice nous emporte dans le sillon de lumière qu’elle trace parmi les ténèbres qui avalent son champ visuel. Pas de bons sentiments, ni d’acceptation. "Je mets d’autres mots qui peuvent être ‘s’alléger’, ‘compenser’, ‘se concentrer’; mais pas ‘accepter’. Je ne peux pas me poser la question de la maladie comme malédiction. Il n’y a rien à accepter, il faut ‘faire avec’, elle fait partie de moi, je fais partie d’elle et je peux la tenir en respect."

Est-elle en colère? Rarement, sauf lorsqu’il s’agit de dépeindre "la brutalité du corps médical" et son impunité. Maltraitée par des ophtalmologues "par machisme, habitude ou perversité", Elisabeth Quin décrit un univers qui nous est malheureusement familier. "Tout le monde a ce genre d’histoires, dans toutes les corporations, d’ailleurs. Vous allez chez le boucher, à plusieurs reprises vous allez tomber sur un mec qui tirera la gueule en vous houspillant. Sauf que l’enjeu n’est pas le même, il n’y va pas de votre santé mentale et physique. La maltraitance [médicale] agit profondément, elle vous déstabilise, vous rend vulnérable, vous met dans une situation horrible où vous voulez plaire au médecin qui vous malmène. Donc vous avez honte de vous, vous vous trouvez indigne de vous-même, c’est absolument dégueulasse."

Sept ans de "28 minutes"

Il faut le dire: les responsables d’Arte ont fait un de coup de génie, il y a 7 ans, quand ils ont décidé de confier la présentation de leur nouveau programme à Elisabeth Quin. Longtemps considérée comme "désincarnée", la chaîne publique franco-allemande a trouvé avec cette journaliste, critique de cinéma, l’incarnation de sa ligne éditoriale: finesse, humour et une attention particulière pour la culture et l’actualité internationale. "28 minutes", c’est un "talk" qui en fait plutôt 43, à l’heure de la grande messe du JT sur les autres chaînes.

Les audiences sont en constante augmentation et Elisabeth Quin ne peut que s’en réjouir. Dans "La nuit se lève", elle confiait craindre la réaction de ses patrons quand ils apprendraient sa maladie ("Je n’allais pas me répandant."), mais elle n’a récolté de leur part qu’une "bienveillance totale".

 

Que faire d’une telle injustice? "Il faut oublier, pardonner, s’alléger, peu importe le terme qu’on emploie, pour, à chaque fois, être capable de retrouver une relation de confiance, qui sera la plupart du temps incroyablement féconde et qui pourra se fonder sur la complicité, l’humour et un peu de pédagogie. Les patients sont de bons pédagogues. Ils sont les premiers informés sur leur état. Et ils ont des choses à apprendre sur l’humain au médecin."

Avancer

La confiance en l’amour, en l’autre, comme un retour à l’essentiel. "Quand vous voyez des gens malvoyants dans la rue, vous pensez, enfin moi je pense, à la dose de foi en l’humanité qu’il faut pour sortir de chez soi le matin, se dire qu’il n’y aura pas un seul geste malveillant, que les gens vont guider avec gentillesse. C’est fabuleux."

©doc

L’état de la vue est stable à présent. "Techniquement, je ne suis pas handicapée, puisque je vous vois très bien. Je peux lire parfaitement, je peux regarder un film, mon champ visuel est rétréci, mais il n’est pas abîmé au milieu, donc ma vision fixe n’est pas entamée, heureusement. Les vrais problèmes pour moi, c’est la conduite et le déplacement la nuit." Mais l’opération qu’elle craint devrait se dérouler à l’automne. "Il faut avancer." Encore.

Pour "entamer ce voyage solitaire vers une contrée d’outre-tombe", Elisabeth Quin emporte assurément avec elle l’écologisme que lui inspirent le grand Jim Morrison, l’auteur japonais Natsume Sōseki ou encore le botaniste John Muir. Pour, peut-être, ne plus laisser toutes les questions en suspens. "Voir moins, voir mieux? Chiche." Car, dans le monde selon Quin, il y aura la main de l’être aimé, le Japon et ses visions naturelles, et, toujours, les oiseaux. Le sujet d’un prochain livre? "Oui, les oiseaux, pourquoi pas. Est-ce que je pourrais écrire sur les oiseaux? Je ne sais pas…" Qui vivra verra, Elisabeth?

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