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Emanuele Coccia: "Aucune distanciation sociale ne peut nous protéger de notre temps"

Emanuele Coccia. ©©BOURGOIS/Opale via Leemage

Révélé par "La vie des plantes" en 2016, le philosophe italien continue d’ausculter le vivant qu’il voit comme un ensemble qui transcende les âges et les espèces, et dont il célèbre les "Métamorphoses", titre de son nouvel opus.

Essai

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«métamorphoses». Emanuele Coccia

Éditions Rivages, 240p. 18 euros.

contrario de la plupart de ses collègues, le philosophe italien Emanuele Coccia, enseignant à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) a d’abord beaucoup contemplé les plantes, les arbres et les insectes, avant de se plonger dans les livres et se confronter à l’immense édifice de la pensée. Bien avant d’apprendre le grec et le latin (en autodidacte), passionné par l’entomologie, il a fait des études de botanique. Ce parcours singulier lui confère une place tout à fait particulière dans le paysage de la pensée contemporaine.

En 2016, son essai "La Vie des plantes" (Éd. Rivages) connaît un beau succès. Dans son dernier livre, "Métamorphoses" (Éd. Rivages), paru juste avant la crise, l’ambition est simple: "Ce livre affirme l’unité de tous les vivants, présents, futurs et passés, et l’unité des vivants avec toute la matière du monde: c’est ce qu’on a souvent appelé panthéisme." Il rappelle ainsi la manière avec laquelle les espèces vivantes – le minéral, le végétal, l’animal et même les bactéries – sont reliées entre elles.

Penseur du lien et métaphysicien du mélange, Emanuele Coccia nous parle aussi bien de Darwin et de Linné que de l’écrivain Samuel Butler et du psychanalyste Sándor Ferenczi, ou encore du biologiste britannique contemporain Donald Irving Williamson. Il passe de la description d’un cocon à des considérations sur le mystère de la naissance et de l’alimentation, tout en analysant avec minutie la transformation d’une chenille en papillon. Il sait allier une érudition philosophique et scientifique.

Sous sa plume, le naturel se confond avec le spirituel, le biologique prend une coloration poétique. En ce sens, il rappelle la célèbre figure de Gaston Bachelard, capable d’écrire aussi bien au sujet de la formation de l’esprit scientifique que du caractère poétique d’une maison. Un étonnant assemblage de formes de vie défile ainsi sous les yeux du lecteur qui voyage au cœur du vivant. Au regard de la situation actuelle, la conclusion du livre avait un aspect quasi-prophétique: "Nous n’avons pas à nous protéger de cette maladie. Nous n’avons pas besoin de nous vacciner contre le virus du temps. Inutile. Notre chair ne cessera jamais de changer. On doit être malade, très malade. Sans avoir peur de mourir. Nous sommes l’avenir. Nous vivons vite. Nous mourons souvent."

#IICChezVous Emanuele Coccia : Êtres humains, nature et métamorphoses

Cette crise, justement, comme la perçoit-il? "Cette crise a quelque chose de curieux. Comme dans un conte de fées, une minuscule créature a envahi toutes les villes du monde. Il est même difficile de lui donner l’attribut de ‘vivant’. Cet agrégat de matériel génétique en liberté a envahi les places des villages et des métropoles et, soudain, le paysage politique a changé de forme."

De ce virus dont nous parlons tous mais dont nous savons finalement peu de choses, il donne une interprétation très personnelle: "Un virus est un être de frontière. Dans son corps, la frontière qui apparaît si évidente ailleurs entre la vie et la mort devient insignifiante. Un virus, pourrait-on dire en simplifiant, est comme le mécanisme chimique, matériel et dynamique de développement et de reproduction de tous les êtres vivants, mais existant en dehors de la structure cellulaire, sous une forme plus anarchique et plus libre. Un virus est une forme de vie qui habite le seuil entre la vie ‘chimique’ qui caractérise la matière et la vie biologique, sans appartenir à l’une plus qu’à l’autre."

S’approprier le virus

Nous n’avons pas le choix: nous allons devoir apprendre à vivre avec ce virus comme l’affirment les épidémiologistes, et plus encore: "S’approprier un virus signifie se contaminer, se transformer, se métamorphoser, de la même manière que s’approprier le futur signifie s’exposer à un changement irréparable."

«Ce livre affirme l’unité de tous les vivants, présents, futurs et passés, et l’unité des vivants avec toute la matière du monde: c’est ce qu’on a souvent appelé panthéisme.»
Emanuele Coccia
Philosophe

En d’autres termes, il s’agit de ne pas craindre la métamorphose: "La métamorphose est la relation de continuité qui lie deux corps qui n’ont rien en commun ni sur le plan anatomique, ni sur le plan éthologique, ni sur le plan écologique. Prenez le cas le plus simple, celui de la chenille et du papillon. Leur silhouette n’a rien en commun. Leur ethos, leur mode de vie non plus: l’un est un être qui passe sa vie à manger comme si le monde était un immense McDonald’s, l’autre un satire qui est fait pour faire du sexe. Leur niches écologiques sont aussi incompatibles. Et pourtant ces deux corps, ces deux formes de vie, ces deux mondes sont traversé par un seul et même moi.

Ce que la métamorphose nous témoigne est donc en premier lieu que toute vie ne se laisse pas reconduire à un seul visage, à un seul ethos, à un seul monde: la vie est ce qui traverse et relie plusieurs mondes, plusieurs formes éthiques, plusieurs corps. D’autres part, la métamorphose nous dit que même là où nous constatons une différence de forme il y a une seule et même vie. Tous les individus de la même espèces, mais aussi toutes les espèces (dont chacune, comme Darwin l’a démontré, est la métamorphose de l’autre) sont donc l’expression d’une seule et même vie. Nous ne sommes pas juste alliés, nous ne constituons pas une famille: nous partageons une seule et même chair. L’alimentation en est la preuve la plus évidente: la chair d’un être très éloigné de nous d’un point de vue taxinomique peut devenir notre chair. De ce point de vue, toute métamorphose est simultanément individuelle et collective, car elle opère sur la chair (et sur la vie) qui est commune à tous et à toutes."

L'Entretien Infini - Emanuele Coccia - Conversation avec Hans Ulrich Obrist – 2019

La ville n’existe plus

Le fameux monde d’après, à propos duquel on dit tout et n’importe quoi, il l’imagine quant à lui à travers une mutation en profondeur de l’espace, particulièrement l’espace urbain: "Les villes étaient fatiguées, de vieux espaces, imaginés pour une vie qui n’est plus la nôtre depuis au moins deux siècles. Nous nous sommes lancés depuis dans une étrange expérience globale de monachisme planétaire: la ville n’existe plus, et ce qu’il reste, c’est un ensemble disparate de chez-soi, d’appartements inégaux, de maisonnettes. Peut-être devons-nous nous libérer à jamais de l’idée de la ville comme théâtre original et principal de la politique."

«Nous n’avons pas besoin de nous vacciner contre le virus du temps. Inutile. Notre chair ne cessera jamais de changer. On doit être malade, très malade. Sans avoir peur de mourir. Nous sommes l’avenir. Nous vivons vite. Nous mourons souvent.»
Emanuele Coccia
Philosophe

Et c’est, selon lui, avec la vie en dehors des villes qu’il faudra établir un nouvel équilibre, lançant ici un appel aux architectes et aux urbanistes: "Toute la vie dont nous avons besoin pour vivre – blé et riz, tomates, pommes, vaches, porcs, tout ce que nous mangeons – a été exilée ailleurs. Et toute la vie qui ne faisait pas partie de nos besoins était maintenue encore plus loin, dans des espaces appelés forêts, littéralement l’extrême extérieur – une sorte de camp de réfugiés pour toute la vie qui ne nous concerne pas. C’est consolant car penser que la vie non humaine vit ailleurs, en dehors de la ville, dans la forêt/le camp de réfugiés nous permet d’oublier que l’espace que nous appelons la ville est un espace qui ne nous appartient pas. Paris, Londres, Rotterdam, Milan, New York n’étaient pas des déserts minéraux avant l’arrivée de l’homme.

C’étaient des espaces habités par d’autres espèces. C’étaient des villes non humaines. C’est depuis l’un de ces camps de réfugiés – de l’avenir – que ce nouveau virus est arrivé dans la ville, comme pour nous rappeler que l’avenir ne peut être détourné. Aucune distanciation sociale ne peut nous protéger de notre temps: le temps de réécrire un nouveau contrat urbain. L’espace du futur devra accueillir le plus grand nombre d’espèces. Ce n’est que de cette manière qu’il sera possible de se débarrasser de l’opposition entre ville et forêt."

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