Emmanuel Tourpe: "La société est à un point de rupture"

Emmanuel Tourpe. ©Kristof Vadino

Directeur de la programmation et directeur adjoint des programmes d’Arte, le philosophe français Emmanuel Tourpe livre une méthode de poche pour bien penser, et réconcilier intelligence et communication. Il y a urgence.

Du communicateur, on reconnaît l’efficacité dans «Un temps pour penser & un temps pour parler», son bel ouvrage aux Éditions Racine à la mise en page colorée, aux exergues qui aèrent le texte et aux liens qui invitent à aller plus loin. Du philosophe, on admire la maîtrise des concepts et le recours aux «murs porteurs» de la pensée, comme dirait sa collègue bruxelloise Pascale Seys, qui en signe la préface – les grands penseurs, d’Aristote à Pascal, de Goethe à Kierkegaard. Emmanuel Tourpe en retient l’essentiel pour proposer de «tout petits cours de philo et de com» qui aident à penser (panser) la réalité d’un monde qui se délite sous nos yeux. Rencontre.

Manuel

«Un temps pour penser & un temps pour parler»
Emmanuel Tourpe

Éditions Racine, 192p. 20 euros.

Note de L'Echo: 5/5

Site officiel d'Emmanuel Tourpe.

Quel était le point de départ de votre livre?

On voit bien que nous sommes dans une société où la manière de penser et la manière de communiquer sont découplées. On a des communicants qui ne pensent pas et des penseurs qui ne communiquent pas. Or, ce qui se passe, c’est que la nature même de l’homme n’est plus d’être «homo sapiens», un homme qui pense, mais d’être «homo communicans», un homme qui communique. On regarde tous Facebook en se levant le matin, Netflix en se couchant, tout en consultant nos mails et les réseaux sociaux le reste de la journée. Nous sommes en permanence en dialogue. Ce que la crise nous a montré, c’est que la communication reste quand tout s’effondre, puisqu’on est capable de tout faire à distance. Nous sommes ainsi dans la transformation de notre essence.

«Il faut cesser cette mauvaise polarité entre des gens qui pensent bien mais ne communiquent pas et des gens qui communiquent bien mais ne pensent pas.»
Emmanuel Tourpe
Philosophe et dirigeant chez Arte

En avons-nous conscience?

C’est une révolution beaucoup plus importante que l’intelligence artificielle et qui n’a pas encore été perçue. Quelques exemples: les universitaires, qui continuent à écrire pour d’autres universitaires, à se monter le bourrichon sur des thèses que personne ne lit et à avoir de grandes théories pour la société mais qui ne rayonnent pas. Ou le monde politique, qui est perdu dans la communication. Ce sont des professionnels de la réflexion et de la décision, mais la façon de communiquer reste entre les mains de gens qui font de la «com», c’est-à-dire, qui savent comment mettre en place un réseau social, valoriser une affiche ou utiliser tel ou tel élément de langage. Mais ce n’est pas ça communiquer: en réalité, communiquer se fait dans l’acte même de penser. Il y a une vieille phrase d’Aristote qui dit tout: «Tout ce qui est reçu ne l’est pas à la manière de celui qui donne mais à la manière de celui qui reçoit».

Qu’est-ce que la "com" dans une société où nous sommes désormais tous dissociés les uns des autres?

Ce qui ne va plus chez les communicants au sens large, c’est que la plupart du temps, ils appliquent des trucs et des machins. On engage des jeunes aujourd’hui sur leur capacité à faire du clic sur des posts. Mais ça, c’est de la machinerie. L’essence de la communication doit remonter très en profondeur dans l’essence même de ce qu’est parler, communiquer. Il faut d’abord se recueillir en soi avant de s’exprimer.

Vous explorez aussi d’autres formes de polarités qui nous tiraillent…

Depuis des siècles, quand on décide d’une question, d’un problème, c’est toujours à l’exclusion de tout autre. Socialisme ou libéralisme, écologie ou industrie, corps ou âme, homme ou femme, repos ou travail, énergie ou recueillement: on opère des choix entre des principes et il faut s’y tenir, ce qui empêche tout dialogue, toute discussion. Or le vieux Platon, Aristote ou Goethe avaient redéveloppé ce que j’appelle un «regard polaire», où plusieurs principes peuvent cohabiter.

Qu’est-ce qui, fondamentalement, nous pousse à faire exactement l’inverse?

Techniquement, parce qu’on a remplacé l’universel et le singulier par la mauvaise généralité et le mauvais particularisme. Les 300 dernières années ont été caractérisées par un double mouvement: la rationalité dogmatique des lois scientifiques et des libertés individuelles qu’il devient impossible de faire communiquer entre elles. Notre société vit en roue libre selon un principe frauduleux. La réponse à votre question, c’est une redistribution complète du jeu philosophique. Il faut retrouver une vraie universalité de l’être-ensemble, en grandissant dans la vérité et la singularité. En tant que manager, par exemple, c’est mettre en avant ses équipes plutôt que son propre avancement, avoir de la reconnaissance et de la bienveillance pour les gens qui se donnent.

«C’est l’enjeu actuel du service public que d’utiliser le socle narratif de Netflix pour raconter de bonnes histoires et de les investir de tout autre chose que ce que la Silicon Valley y a mis.»
Emmanuel Tourpe
Philosophe et dirigeant chez Arte

Quel est le risque aujourd’hui?

La dislocation de la société en micro minorités dressées les unes contre les autres, sans plus aucun point de contact entre elles. C’est le cauchemar de Hobbes: «La guerre de tous contre tous». Mais cela pourrait être aussi une opportunité de redistribuer complètement l’universel et le particulier. Cela change absolument tout de chercher ensemble la vérité ou bien d’assassiner à coups de plume, de clavier ou de couteau. Il y a une opportunité de construire une société de l’amour. Nous sommes à ce point de rupture.

Finalement, la dystopie à la Netflix a complètement colonisé notre univers mental. Comment y opposer un contre-récit qui soit aussi puissant?

Netflix nous a appris que notre modernité est une modernité du récit, que nous sommes fascinés pas les histoires au point de ne plus en dormir. C’est l’enjeu actuel du service public que d’utiliser ce socle narratif pour raconter de bonnes histoires et de les investir de tout autre chose que ce que la Silicon Valley y a mis: un vivre-ensemble, une culture commune, une communauté qui aime, pense et crée ensemble, avec une liberté et une vérité toujours plus grandes.

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