En son âme et conscience

©rv doc

L’ampleur de l’écriture de Tanguy Viel donne de dignité et ampleur au fait tragiquement divers d’"Article 353 du code pénal" (Minuit).

Tanguy Viel situe son 7e roman, une fois encore, dans la rade de Brest, un paysage d’arrière-pays, de murets, de mousses et d’eau dormante. Jadis ces terres donnaient lieu à des récits de sorciers ou d’apparitions surnaturelles. Mais nous sommes au XXIe siècle et les lieux n’attirent plus que les vautours. L’arsenal fermé a laissé des centaines d’ouvriers sur le carreau, sans perspective, avec pour seule consolation une belle prime de licenciement. "En tout cas ça n’a pas mis longtemps qu’après ça, on commence à voir les costumes de flanelle sillonner les rues des lotissement, s’installer sur les tables basses des salons pour dérouler leurs plans et répéter leurs phrases apprises par cœur, décidés à forcer la vente d’un deux-pièces avec vue sur la mer, en essayant peut-être de cacher leur mépris pour les napperons qui recouvraient les tables dans les salles à manger…" Lazenec est l’un de ces agents immobiliers, avenant trentenaire, parlant beau, et roulant en Porsche depuis que les anciens ouvriers lui ont remis leurs économies contre promesse sonnante et trébuchante. Essentiellement trébuchante d’ailleurs, car ils n’ont jamais rien vu venir, ni construction, ni dividende. En Bretagne, les langues se délient peu, chacun garde pour soi ses projets comme ses erreurs. Lazenec était une erreur. Martial Kemeur, qui l’a balancé à la mer, prend sur lui, reconnaît sa naïveté, s’accable devant le juge devant lequel il est déféré.

Ce qui serait une déposition dans un roman à la Simenon, est en réalité – de par la langue de Tanguy Viel – un intérieur de tête qui se vide qui débonde le désastre. Répondant aux questions, l’homme qui nous parle, autant qu’il se parle, sort lentement du mutisme dans lequel les échecs successifs l’ont englué. Il n’a jamais été un expansif, mais, avec à la perte de son boulot puis le départ de sa femme, tout est parti en vrille, à commencer par son fils. L’enfant qu’il emmenait au foot est devenu un adolescent enfermé dans sa chambre. Et lui, un père affalé devant la télé.

La loi de la jungle, tristement humaine

Tanguy Viel donne, à l’oralité d’une confession, dignité et souffle, poésie et élégance. ©BELGAIMAGE

En toile de fond de cette chronique sociale déroulé en douceur, comme un conte oriental, les délocalisations, des vies devenues inutiles qui s’égarent dans des centres-villes dévitalisés. Les lieux de mémoires sont démolis ou privatisés et les centres commerciaux occupent les terrains municipaux. Ce fatalisme glisse dans le récit du prévenu. Il a bien jeté à la mer le promoteur immobilier, ne le nie pas, et il attend sa peine avec la même résignation qu’il a mené sa barque jusqu’ici.

L’auteur donne, à l’oralité de cette confession, une dignité et du souffle, de la poésie et de l’élégance. De pauvres mots trouvent ici l’espace pour être dits et entendus au-delà ce qu’ils taisent. Tanguy Viel fait entrer la mer dans les silences, le ciel, les mouettes; des éléments naturels purs et entiers. Ils contrebalancent, par leur puissance et leur évidence, la médiocrité des humains prêts à tout, eux, pour tromper et spolier. Ni le vent ni la mer ne se retrouveront jamais devant un juge pour s’entendre dire ce qu’il aurait fallu faire. La loi de la jungle n’est que tristement humaine, la nature, elle, a des règles.

Le juge ne dit pas grand-chose, mais sa grande humanité s’entend à sa façon de relancer le récit et d’entendre la perversité d’une odieuse manipulation. Que l’accusé a, "comme qui dirait", sympathisé avec celui qui lui a tout pris. "Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit." Martial, fait de solitude, de silence et de mépris de soi, songe au corbeau de la fable de La Fontaine, et à son fils, en prison, pour avoir eu un coup sang contre l’apathie générale de ces adultes, hypnotisés par l’homme providentiel qui prétendait vouloir faire, du village, "le Saint-Tropez breton". Difficile de ne pas penser à Durbuy...

L’article 353 du code pénal permet, au magistrat français, de juger en son âme et conscience, sans devoir justifier sa décision. Âme, conscience, responsabilité publique, citoyenneté, argent, mépris, ces mots résonnent longtemps sur la digue de ce grand roman, des temps dits modernes.

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