Éric-Emmanuel Schmitt: "J’ai été traversé par cette idée d’un homme immortel"

Emmanuel Schmitt en 2006. ©PHOTOPQR/SUD OUEST

L'auteur publie "Paradis perdus", tome I d’une fresque qui en comptera 8 ("La traversée des temps"), dans laquelle il tente de réécrire l’histoire de l’humanité.

Éric-Emmanuel Schmitt nous avait plutôt habitués à des récits courts. Avec ce nouveau livre, il s’est lancé un défi titanesque: raconter l’histoire de l’humanité, ce qui n’est pas sans faire écho à «Sapiens», le fameux ouvrage de Yuval Noah Harari. «J’avais 25 ans, j’étais jeune professeur à Besançon. J’ai été traversé par cette idée d’un homme immortel. Mais, à 25 ans, je n’avais pas les moyens de la réaliser. Il me manquait des moyens romanesques et, surtout, un travail intellectuel.» Mais ce projet, il le garde en tête. Tout son travail romanesque devient une préparation à la réalisation de cet objectif: «C’est devenu un projet de vie, qui était en filigrane de tout ce que je faisais.»

Roman

«La Traversée des temps: Paradis perdus» (tome 1)
Éric-Emmanuel Schmitt

Éditions Albin Michel.
576p., 22,90 euros

Note de L'Echo: 4/5

Le temps passant, viennent les doutes. Ce qui était une perspective heureuse de création devient une rude épreuve: «Je me suis beaucoup détesté parce que je n’arrivais pas à concrétiser cette idée». Et puis, il y a eu le déclic. Les choses finissent par prendre forme. Et cette forme, justement, elle sera romanesque. «Le roman a des pouvoirs qu’un essai philosophique ou un essai historique n’ont pas. Il peut abolir la distance entre nous et le passé, créer de la proximité avec des êtres qui sont d’un autre temps nous, des pensées qui ne sont pas la nôtre. C’est la force du roman. Il crée l’empathie avec le lointain et fait revivre le réel tandis que l’histoire explique et analyse le réel, mais elle ne le fait pas revivre. Je distingue le travail historique du ressenti de l’histoire. Il est important qu’il y ait des travaux historiques. Mais l’intimité et la proximité avec le passé, seuls les arts sont capables de nous les donner.» 

«Le roman a des pouvoirs qu’un essai philosophique ou un essai historique n’ont pas. Il peut abolir la distance entre nous et le passé.»
Eric-Emmanuel Schmitt
Auteur

Le héros de cette «traversée des temps» se nomme «Noam». Il a 8.000 ans et il est immortel. Éric Emmanuel Schmitt n’a donc pas voulu remonter aux origines de la vie en tant que telle, mais d’une vie, celle de Noam, qui va entraîner le lecteur à travers les époques. Dans ce premier tome, Éric Emmanuel Schmitt remonte donc à la Préhistoire. Mais comment se mettre dans la peau d’un homme qui a 8000 ans? «C’est simplement un plus grand voyage au niveau de l’imaginaire. Je pratique l’empathie imaginative. Je ne crois qu’à la connaissance par l’imagination. C’est la raison pour laquelle on lit: pour découvrir d’autres manières d’aimer, de vivre ou d’habiter l’espace.»

Chez Éric Emmanuel Schmitt, on trouve une préoccupation encyclopédique évidente qu’il tient de Diderot, auquel il a consacré sa thèse: «L’encyclopédisme est une passion. Je m’intéresse autant à l’invention de l’aspirine qu’à l’évolution de l’ours à travers l’histoire. La technique pour concevoir une tasse m’a toujours semblé aussi importante qu’une grande pensée philosophique. J’ai toujours refusé de hiérarchiser les savoirs; et cela, je l’ai appris chez Diderot.»

Noam, qui ne peut pas révéler le secret de son immortalité et qui considère avec un recul critique l’évolution de l’humanité, porte en lui une inquiétude: «L’inquiétude est bénéfique. La condition humaine est marquée par l’inquiétude. Il n’y aurait pas de génie humain, pas de développement des techniques, des arts et des sciences, sans cette inquiétude. L’inquiétude est vitale. Mon modèle n’est absolument pas bouddhiste. Je crois à la loi des passions, à l’intensité de l’inquiétude.»

C’est l’histoire du monde qui se dessine donc à travers ses mythes et ses récits communs. Mais le constat est sans appel pour l’écrivain: «L’histoire de l’humanité n’est pas l’histoire d’un progrès. Il suffit de regarder le XXe siècle». S’il y a donc un sens de l’histoire, c’est que «la boursouflure humaine occupe désormais toute la place.» Raison aussi pour laquelle cette histoire s’inscrit dans le contexte d’une crise écologique: «Nous sommes à l’ère de l'Anthropocène. La Terre a été surexploitée par l’homme. L’homme se dit qu’il est allé trop loin comme jamais il ne l'a dit auparavant. Une nouvelle conscience historique est en train de naître

L'histoire sans fin

La fin du monde est devenue une réalité tangible et non plus une crainte irrationnelle: «La fin du monde est une histoire sans fin. Aujourd’hui, le récit a changé. La fin du monde n’est plus générée par Dieu ou par la nature, mais par l’homme. L’homme peut détruire l’endroit où il vit

Lui, le nostalgique, se sent-il bien en définitive dans notre époque; n’aurait-il pas voulu être d’un autre temps? «J’adore mon époque, mais je suis nostalgique, c'est vrai. Dès qu’on naît, on est nostalgique. Il y a toujours un paradis perdu dans n’importe quel récit légendaire. J’étais bien il y a 8.000 ans avant notre ère dans la peau de Noam. J’y serais bien resté!  Je vais essayer de montrer à la fois la douleur et la douceur de vivre à chaque époque.»

Les textes fondateurs occupent ici une place prépondérante, que ce soit l’épopée de Gilgamesh ou le récit du Déluge. Sa manière de les lire est profondément romanesque: «La Bible est un roman sans fin. Les hommes se sont toujours rassemblés autour des fictions. Aujourd'hui, la fiction c’est la science. Dans le moment de la science, il y a le temps de l’observation, de l’hypothèse et de la vérification. Le temps de l’hypothèse, c’est le moment de l’imagination, de la fiction.» L’immortalité de son personnage principal a de quoi faire rêver certains transhumanistes.

«L’inquiétude est vitale. Mon modèle n’est absolument pas bouddhiste. Je crois à la loi des passions, à l’intensité de l’inquiétude.»
Eric-Emmanuel Schmitt
Auteur

Pourtant ce désir d’immortalité nourri par quelques milliardaires lui semble être un «projet odieux»: «Le trajet d’un homme, c’est d’habiter sa mortalité. Recevoir la vie, c’est la transmettre, et non pas la garder pour soi. Un avant sans après, quelle horreur!» Mais ne craint-il pas moins la mort parce qu’il est chrétien? «Je suis chrétien, mais ma foi n’est pas un savoir. La mort reste un mystère pour moi, même si j’ai confiance.» Dans le contexte actuel, nous avons plus que jamais tendance, selon lui, à confondre croire et savoir: «Ma raison doute et mon cœur croit. De nos jours, nous avons des débats sur les religions, pas sur la foi. Un débat sur la foi rassemble et n’oppose pas. Le problème c’est que Dieu a été capturé par les religions.»

Ce grand récit, qui est donc également une histoire de nos représentations, il avait peur qu’il «fragilise» sa foi, «car il s’agissait de traverser des spiritualités différentes qui pouvaient remettre en question ma croyance. Mais, au fil de l'écriture, je me suis rendu compte que les hommes parlaient de la même chose, mais en contextualisant autrement.» Derrière son pessimisme historique, un optimisme apparaît: «L’homme va se réinventer».  Le Paradis ne serait donc pas définitivement perdu? «Pour moi, le Paradis c’est le moment ou mon intériorité coïncide avec l’extérieur. Je ne vis pas au Paradis, mais le Paradis me traverse fugitivement».

Éric-Emmanuel Schmitt : il était une fois la vie

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