interview

Éric Neuhoff: "La nostalgie est la farine du boulanger pour un romancier"

Éric Neuhoff. ©Samuel Kirszenbaum

Chroniqueur cinéma féroce et drôle du Masque et la plume sur France Inter, le journaliste Éric Neuhoff est aussi écrivain dont les trois premiers romans viennent d'être republiés chez Albin Michel.

Héritier des Hussards, mouvement littéraire anti-sartrien des années 60, le très «critique» (de cinéma) Éric Neuhoff est surtout connu pour ses chroniques souvent assassines dans Le Figaro et l'émission de France Inter, et pour son essai couronné du Prix Renaudot de l'essai fin 2019 intitulé «(Très) cher cinéma français». Albin Michel republie aujourd'hui ses trois romans de jeunesse, inspirés en partie de la sienne, qui campent de jeunes narrateurs aux prises avec des relations amoureuses réelles, rêvées ou à venir. Des amours de la vingtaine, tandis que leur auteur désormais soixantenaire avoue avoir 19 ans pour toute la vie…

Romans

«Les romans d'avant (Les Hanches de Laetitia, La Petite Française, Un bien fou)»

Éric Neuhoff

Albin Michel, 480p., 25 euros

Note de L'Echo: 4/5

Votre écriture, à tout le moins à l'époque, se veut dans la lignée des hussards et à la première personne…

Je ne me souviens plus, car je n’ai pas relus ces romans depuis: mais j'imagine que les narrateurs doivent se ressembler, vieillir un peu et toujours raconter des histoires de garçons et de filles… La description des sentiments dans les rapports entre hommes et femmes, leurs dialogues, est un sujet qui me passionne. Mais je continue à préférer les livres des autres aux miens. Raison pour laquelle j'écris assez peu finalement: j'ai toujours plus envie de lire un livre que d'en écrire.

Vous pratiquez donc la littérature en dilettante…

Les livres sont des choses qui font partie de la vie, et dans mon cas, c'est un plus. Si vous n'en écrivez pas, personne ne va venir manifester devant chez vous pour protester. Lorsque j'entends certains évoquer l'angoisse de la page blanche, cela me fait rire: il s'agit tout de même d'une activité agréable qui, personnellement, me plaît; au même titre que d'aller au cinéma, voir un film, discuter avec des amis… toutes ces activités que l'on ne peut pratiquer actuellement et qui permettent de s'occuper sans bailler.

Dans "Les Hanches de Laetitia", on a le sentiment qu'il faut être en khâgne pour devenir critique de cinéma?

(Il rit) Non, il faut avoir écouté Le masque et la plume dans les années 70. «Les hanches de Laetitia» est censé être un journal tenu par un jeune homme de 19 ans. J'avais 30 ans lorsque je l'ai écrit, mais je n'avais eu aucun mal à me remettre dans la peau de quelqu'un de cet âge, en prépa à Toulouse.

L'on reste toujours des étudiants de 19 ans jusqu'à la fin…

Surtout moi, mais il n'y pas de quoi s'en vanter. (Il rit)

"Lorsque j'entends certains évoquer l'angoisse de la page blanche, cela me fait rire: il s'agit tout de même d'une activité agréable qui, personnellement, me plaît."
Éric Neuhoff
Journaliste, critique et auteur

Dans ce premier roman il y a un côté Brett Easton Ellis… cassoulet, car toulousain.

Mais il y a moins de drogue! Les livres où elle est présente m'ennuient. Maurice Ronet disait: «Je ne me drogue pas, car je me vois mal en train de lever ma seringue à la santé de mes amis». Et Baudelaire écrivait: «Un boucher qui se drogue fait des rêves de boucher». J'ai toujours eu ces maximes à l'esprit afin d'éviter de me droguer.

Chez vous, il y a du Paul Morand qui aurait du cœur?

J'aimais beaucoup Morand. L'été 76, celui de mes vingt ans et de la sécheresse qui convient bien à son style, Morand est mort, ainsi que Kléber Haedens qui vivait à Toulouse, ce que j'ignorais, et dont «Adios» était un de mes livres favoris.

Votre univers évoque aussi les photos de Jacques Henri Lartigue: une certaine fantaisie racée?

Un côté peut-être un peu démodé ou sépia. On me dit toujours que je fais de la nostalgie, ce qui n'est pas faux. Mais ce sentiment est la farine du boulanger pour un romancier.

«Les romans d'avant (Les Hanches de Laetitia, La Petite Française, Un bien fou). Éric Neuhoff, chez Albin Michel.

Dans ces romans, les femmes travaillent très peu, sauf Maud, l'agent immobilier d’"Un bien fou"…

Elles ne sont pas faites pour cela! (Il rit). Les femmes travaillent sans doute dans les blancs du roman. Dans le premier, elles sont étudiantes, et dans le troisième, Maud  travaille plus que son compagnon qui est publicitaire. Regardez Frédéric Beigbeder, qui était dans la pub: il ne travaillait pas! (rires)

Dans "La Petite Française", il est constamment fait référence au "Mépris" de Godard…

Le plus beau film du monde! Tout y est réuni: l'histoire, la photo, la musique, les acteurs… Godard, qui n'a rien appris par la suite des rapports hommes-femmes, de l'âge qui vient, de la politique, réunit dans ce film un concentré de talents, de génie presque…

De plus, en vieillissant, on s'aperçoit toujours qu'il y a un moment dans un couple où, pour telle ou telle raison, la femme se met à mépriser son mari. Et nous cherchions, j'en parle d'ailleurs dans ce roman, à force de le visionner, le moment exact où, au cours du film, Bardot commence à mépriser Piccoli. Une œuvre miraculeuse. C'est la magie du cinéma: un réalisateur est, sans s'en rendre compte, parfois touché par la grâce.

"L'on reste toujours des étudiants de 19 ans jusqu'à la fin… surtout moi, mais il n'y pas de quoi s'en vanter."
Éric Neuhoff
Journaliste, critique et auteur

Dans le chef du narrateur de ces trois romans, on ressent aussi un mépris de soi…

Il préfère s'intéresser aux autres que de regarder son nombril, et fait peut-être montre d'une certaine modestie, d'une ouverture.

Et d'un mépris de classe?

Disons qu'il est tentant, pour une bonne formule, de se laisser aller, même si cela doit blesser quelqu'un: si la phrase est belle… Mais j'apprécie, même lorsque je me fais descendre dans une critique, si l'article est drôle: je préfère cela aux éloges convenus.

Vous avez un côté plutôt indien que cow-boy… mais en mocassins griffés…

(Il rit) J'aimais bien les Indiens et je regrette qu'il n'y ait plus de John Wayne, de Clint Eastwood. Je n'étais pas contre, mais à part: quand on est jeune, on fait preuve d'un tel conformisme, alors qu'il faut suivre sa pente, son inclination. Mais cela s'apprend avec l'âge, en se débarrassant de sa timidité pour devenir soi-même.

Dans ce que vous écrivez, il y a un côté snob vaincu…

Le snobisme intelligent me convient, qui permet de découvrir beaucoup de choses le premier. Le snobisme mondain n'est pas intéressant, au contraire du snobisme intellectuel. Et puis c’est l'esprit français, bien que je ne sois pas sûr que ce soit du snobisme: l'ironie, la conversation, les bons mots, les vacheries… qui font partie du sel de la vie.

Et vaincu?

Ah oui, les vaincus sont bien plus intéressants que les vainqueurs. Il y a beaucoup de vaincus qui n'ont pas livré bataille. Qui voient le côté dérisoire de toute chose…

Héritier des Hussards, vos phrases se veulent courtes… comme la vie?

Non, c'est parce que je ne veux pas m'endormir dessus. (Il rit) J'ai peur de m'ennuyer… C'est sans doute également dû à l'influence du cinéma de la nouvelle vague: dans «À bout de souffle»,  plutôt que couper des séquences, Godard rogne un peu dans chacune d'elle pour aller plus vite, ce qui donne un côté saccadé, rapide, qui me plaît dans les romans.

"En vieillissant, on s'aperçoit toujours qu'il y a un moment dans un couple où, pour telle ou telle raison, la femme se met à mépriser son mari."
Éric Neuhoff
Journaliste, critique et auteur

Vous citez Jean-Edern Hallier dans l'introduction aux trois romans. Était-ce pour vous un modèle ou un exemple?

Non, c'était quelqu'un qui secouait le plat de nouilles qu'était le milieu littéraire. Edern Hallier était pénible, mais c'était une espèce de foldingue marrant, dont les livres n'étaient pas toujours à la hauteur. Un esprit libre, fantasque, qui n'avait pas toujours tort, et qui manque. Ceci dit, un tel personnage serait totalement inimaginable aujourd'hui. Il valait mieux une émission avec un type à moitié aveugle qui n'avait pas lu les livres à l'époque, que des animateurs d'aujourd'hui qui ne les ont pas lu non plus, mais qui voient pourtant de leurs deux yeux…

Dans votre essai, "(Très) Cher cinéma français", Isabelle Huppert se prend un Huppert-cut…

(Il rit). C'est une demande en mariage déguisée! Cette grande actrice n'a pas à tourner cinq films par an. Et puis, Isabelle Huppert est la caricature de tout le cinéma d'auteur, ce qu'on appelait les films intellectuels dans les années soixante. Isabelle se trompe complètement de rôle: quand elle jouait «La dentellière», c'était parfait. Mais quand elle fait sa Garbo, je ne marche pas du tout.

Et vous détestez Chantal Akerman…

Oui. Je me souviens de son film «Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles» dans lequel on voyait Delphine Seyrig éplucher des pommes de terre pendant vingt minutes. À choisir, je préfère revoir les émissions de cuisine de Maïté! (Rires)

Le cinéma français : c’était mieux avant ?

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